—Et dire que cette vie ne vous sourit pas! fit-elle tout à coup en s'arrêtant pour cueillir une branche d'églantier chargée de petites roses sauvages. Voilà ce que je ne peux comprendre!

—Vous êtes donc vraiment bien heureuse? lui demanda Duvernet.

—Trop.

—Pourquoi donc? L'est-on jamais trop?

—Oui, j'ai peur. Il me semble parfois que nous prenons, Maurice et moi, un peu de la part des autres et que nous aurons notre lot de chagrins! Pensez donc! Quinze ans sans une peine, sans une ombre. Deux filles ravissantes! un père bon comme du pain, qui n'aime que ses enfants! Denise qui devient belle comme le jour! Maurice de plus en plus... indulgent pour moi, pour nous tous, aimé de tout le pays! Nous n'avons que des amis! Nous sommes riches, trop riches; nous habitons une terre qui s'embellit chaque jour, un lieu béni où tout se rencontre, tout ce qui peut plaire!

—Eh bien! dit le député, vous êtes la première femme à qui j'entende vanter sa félicité et surtout son mari! Et, en effet, je crois fermement que vous êtes la seule femme heureuse que j'aie rencontrée.

Hélène ne répondit pas, mais elle avait dit vrai. Elle était épouvantée de la continuité de son bonheur qui coulait comme l'eau d'une source vive dans un lit de sable fin où rien ne l'interrompt, ni rochers, ni cailloux, ni racines envahissantes.

IV

Derrière un rideau de peupliers, au bord d'un ruisseau, ou plutôt d'un mince filet d'eau qui s'échappe d'une source à mi-côte pour aller se jeter, après avoir serpenté à travers le parc, dans les étangs, au fond de la vallée, les bâtiments de la ferme élèvent leurs murailles de grison étayées par de rustiques contreforts de granit.