—Je ne sais pas où ce mime a fait ses études, pensa Duvernet, mais pendant qu'il me parlait, il a changé trois fois de figure, aussi vite que d'autres changent d'opinion. Très fort.

Il se frotta les mains.

Allons, cette petite Angèle n'avait qu'à se bien tenir. Elle avait contre elle le gouvernement et la police.

Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministère portent au galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le cou, en brûlant le pavé!

Des messages ministériels!

O Juvénal, où est ton stylet!

XXXIII

Quand une femme, douée de toutes les séductions, belle de cette beauté qui attire, énerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion d'un homme à l'imagination jeune encore, dans la force culminante de la vie; lorsqu'elle a pour armes l'expérience de la faiblesse des autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur lâcheté, de leurs colères soudainement écloses et plus vite éteintes sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse, et, à moins d'être blasé comme Duvernet par vingt ans d'études sur le vif, usé comme le baron Germain par les abus du plaisir à outrance, infatué de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable d'éprouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement bondé d'écus et de liasses de billets volés, comme le jeune Abraham Saller, la victime de cette femme, après s'être endormie sous les fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer à rien, sinon à la douceur de la main qui la conduit.

Depuis le soir où Angèle était revenue à la rue du Colisée, Chazolles était plongé dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait à l'aide des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa printanière beauté.