Pendant la première entrevue, elle s'était montrée humble, soumise, passionnée, repentante.

Elle avait pleuré de vraies larmes.

—T'exposer à te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine? Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends pas ces choses-là, toi!

Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voilà des semaines qu'il s'acharne après moi. Il était là, tout prêt, chez mon amie que j'allais voir à la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances qui l'a emmenée dans les tribunes. Moi, je suis restée avec le duc, tout naturellement. Je n'allais pas le planter là comme une ordure!

Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te précipites sur ce pauvre Charnay, un être qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies culbuter à quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur et encore plus de honte! Je me suis sauvée. Et pourtant j'étais bien heureuse!

Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'écoutait attentivement, les dents serrées, ne sachant que croire dans ce flot de paroles.

Elle l'enlaçait de ses bras potelés et roses sortant de ses manches courtes.

—Comme j'aurais été fière d'être à ton bras, de me promener dans les groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garçon-là, c'est mon amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me trouves laide peut-être, indigne de toi, surtout depuis que tu es devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres, car c'est ennuyeux à la fin d'errer toute seule dans le monde comme une âme en peine, comme une pauvre petite abandonnée que je suis! Et tu te fâches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle!

Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son passé, risquant des aveux pleins de ténèbres.

—Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilière de Paris, car c'est être seule que de se voir forcée de passer ses journées près d'une fenêtre, à la rue du Cygne, en attendant que sa tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un joli trou. Rien que des petits camions chargés de légumes qui circulent tout le temps et des voitures à bras pleines de moules ou de poissons de quatre sous.