Il étendit les bras, électrisé par les rayons qui s'échappaient des yeux d'Angèle, et l'attirant contre lui, il la serra à l'étouffer.
—Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je te veux, mais à moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de la fille qui te sert et du lit où tu dors, de tout ce qui t'approche! J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me torturer le cœur. Ne me condamne pas à des bassesses, à me ravaler par des démarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent. A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tête en arrière; tu as raison, le passé n'est rien, le présent tout. Comprends-moi donc; il ne me reste que toi. C'est à peine si j'ai une famille. C'est à cause de toi que je l'ai froissée et qu'un jour elle s'est éloignée et sans retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je ne peux pas!
Elle s'était jetée sur lui, le prenant par le cou, l'enlaçant dans ses bras, le couvrant de baisers, à demi-pâmée, et s'abandonnant comme une bacchante ivre.
—Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parlé ainsi? Tue-moi si tu veux. J'aurai donc été aimée une heure dans ma vie comme je le voulais!
Elle était sincère.
Les paroles de Chazolles l'avaient remuée jusque dans ses fibres les plus secrètes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comédie, que son irritation s'était fondue à l'ardeur de ses caresses, et que la passion qu'elle lui inspirait était assez forte pour lui arracher le pardon d'une tromperie dont il n'était pas la dupe.
Mais elle était de celles dont les nerfs ont des crises rapprochées et changeantes.
Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le désœuvrement la reprirent et bientôt, tout en entourant son amant de l'atmosphère tiède de son amour, elle recommença le train ordinaire de sa vie, ses visites à la rue de Londres, consola le duc de Charnay de sa mésaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne fit plus que de courtes apparitions à la rue du Cygne.
Seulement chaque soir, Chazolles à l'heure convenue la trouvait dans son boudoir, pelotonnée comme une chatte sur sa chaise longue, un roman à la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui brûlait au soleil de juillet.