—Ici, reprit Hélène distraite et dont le bras frémissait sous celui de son mari, je t'ai à moi tout entier, sans partage. Là-bas, qui sait?
—Amour, dit Chazolles en baisant les cheveux de sa femme sous son ombrelle, qu'as-tu à craindre? Qu'est-ce que je pourrais donc aimer comme toi?
V
A quelque distance de l'ancienne abbaye, sous les massifs de la forêt du Perche, dans une enclave perdue au milieu des bois et dont le domaine de Chazolles occupe la plus grosse part, s'élève un village coquet, à moitié normand, à moitié percheron, et situé à peu près au centre de l'arrondissement de Mortagne, dans l'Orne.
Rien de plus gracieux que ce hameau appelé le Val-Dieu, du nom du monastère qui l'avoisinait. Ses maisons étagées dans une oasis de verdure, et dominant des prairies coupées par un ruisseau et des étangs, sont construites en briques brunes et couvertes d'ardoises bleues ou de tuiles rouges.
Les habitations sont plantées au milieu de jardins enclos de haies d'aubépine, de pâturages médiocres peuplés de vaches multicolores, ou de champs sablonneux d'où on tire d'excellentes pommes de terre.
Mais les bruyères roses et les touffes de bouleaux ou de châtaigniers envahissent malgré tout les vastes défrichements conquis sur la lande et opérés il y a des siècles par les moines du Val-Dieu.
L'église bâtie en grison,—une vieille pierre qu'on ne retrouve plus,—se dessine avec son clocher aigu surmonté d'un coq doré tournant au caprice du vent, sur les fonds verts des futaies qui s'enlèvent au-dessus des pacages d'herbes courtes semées de marguerites des prés et de jonquilles sauvages.
Du communal, vaste terrain gazonné, qui s'étend devant le porche de l'église et autour duquel, comme dans la plupart des bourgades de l'arrondissement, se rangent le cimetière avec ses croix de pierre ou de bois noir, le presbytère, l'école et une demi-douzaine de maisonnettes occupées par les petits commerçants du lieu, on aperçoit dans le lointain, au delà du cours d'eau, les avenues du château et le manoir, avec ses fenêtres de chapelle, son porche ogival, ses colonnettes de cloître, environnant une cour oblongue, comme celle du palais de Jacques Cœur, à Bourges; ses tourelles en culs-de-lampe, suspendues aux angles extérieurs, et ses clochetons qui dominent les bosquets du voisinage.