La Gazette de Paris, en effet, réfléchissait fidèlement les espérances et les inquiétudes du parti royaliste. C'est pourquoi le numéro du 9 août,—qui fut le dernier,—renfermait l'expression la plus complète du désespoir et du découragement.
Voici comment s'exprimait De Rozoy:
«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent, soit celles qui égorgent, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes, des libelles et des poisons. J'entends quelques êtres, tourmentés par cette petite curiosité qui s'alimente par des récits, me demander des nouvelles. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du roi doivent vous faire oublier toute autre chose!
»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le rapport sur la question de la déchéance. Si les factieux osent prononcer la déchéance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est mort!—Mort!—Hélas! qui me répond de mon roi?… Lâches et insouciants Parisiens, c'était pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry disait: Si nous gagnons, vous serez des nôtres.»
Les dernières lignes du dernier numéro de la Gazette de Paris étaient celles-ci: «Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il éclairer?»
Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces mélancoliques événements dont parle Barère.
Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande de garnements, conduits par Gorsas et quelques autres journalistes démagogues, se rua vers les bureaux de la Gazette de Paris. On brisa les presses, on saccagea la maison. On eût tué le journaliste comme on venait de tuer le journal; mais de Rozoy s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères, mus par un esprit de concurrence bien plutôt que par un sentiment de patriotisme, durent se contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer le bras.
Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. Il fut arrêté peu de jours après à Auteuil, dans la maison de campagne où il s'était réfugié, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de l'Abbaye-Saint-Germain.—Jourgniac de Saint-Méard, dans son Agonie de trente-huit heures, a donné quelques détails sur l'arrivée et le séjour de De Rozoy dans cette prison:
«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour compagnon d'infortune M. de Rozoy, rédacteur de la Gazette de Paris. Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments d'usage:—Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!… je vous connais de réputation depuis longtemps… Permettez à un malheureux, dont la dernière heure s'avance, d'épancher son cœur dans le vôtre.—Je l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir et par laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, préparez-vous à la mort; vous êtes condamné à l'avance… Je m'arrache l'âme, mais vous savez ce que je vous ai promis. Adieu.»
«Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Méard, je vis couler des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis dire à demi-voix:—Hélas! elle en souffrira bien plus que moi!—Il se coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés de parler des moyens qu'on avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous endormîmes. Dès la pointe du jour, de Rozoy composa un mémoire pour sa justification, qui, quoiqu'écrit avec énergie et fort de choses, ne produisit cependant aucun effet favorable.»