—Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer cela à quelque journal.
—C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier avec modestie; je les ai adressés aux Petites-Affiches.
Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu, dans ces deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?
Ouvrons maintenant les Mémoires de Bachaumont, au dix-septième volume, et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du révolutionnaire fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée de la république: «Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper; ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures. Une foule immense les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance à toutes les fadeurs qu'on leur débite!»—Et n'est-ce pas aussi un des grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et dont le patriotisme n'est qu'une vengeance?
Un autre encore, qui sera surnommé l'Anacréon de la guillotine et qui, les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,—c'est ce jeune homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis; c'est cet enthousiaste et pastoral admirateur des Veillées du Château, ce doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage intitulé: Eloge de Louis XII, père du peuple, suivi de l'Eloge du gouvernement monarchique.—Pourtant, c'est ce même homme qui projettera de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'élégante Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces mots d'une voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution ne peut arriver au port que sur une mer de sang.» C'est Barère, à qui le ciel fera de longs jours et de longs remords.
Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il se baptisera lui-même plus tard procureur-général de la lanterne. «Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy de Reigny; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en prêter.» Lui aussi, devant ses juges se comparera à Jésus; car tous ces hommes de la Révolution ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu!
Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans? Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes—qui seront les généraux, les représentants, les chefs de la RÉPUBLIQUE IMMORTELLE!—Non, restons dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants, même les plus sanguinaires; ne nous arrêtons pas aux brutes qui remplissent les marécages de la Terreur.
Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors un seul républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain; nous n'en donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement au trône; le crime n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la République. Lorsque l'homme du Cours de littérature fut devenu ce triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer dans le Mercure cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit: «Tout le bien que je demandais au roi était évidemment la satire de son prédécesseur.» La phrase est précieuse et mérite d'être conservée.
Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.
Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits,—car, à partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi, leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume.—Ce système de dénonciation, supérieurement organisé, et sur lequel était basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des chapitres les plus importants de cet ouvrage.