Dans cette période funeste où le temps s'est passé à user les institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette œuvre rejaillit sur l'œuvre elle-même.—«Je demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi s'exprima Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son ami.
Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang. Il n'y avait que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave; la Convention tout entière dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; Robespierre dénonçait Hébert; Saint-Just dénonçait Camille Desmoulins, Tallien dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera. Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre, par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à la mort,—et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de Robespierre, qu'il regardait comme un coquin?
Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et ainsi s'exauça le vœu manifesté à la tribune par le jeune Boyer-Fonfrède, lors du décret de formation:—«Puisse votre épouvantable Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là mêmes qui le destinent aux autres!»
Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt si douloureux; nous l'avons écrite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore été, du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs.
L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois parties:
Le Tribunal criminel du 17 août 1792;
Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou Tribunal révolutionnaire proprement dit;
Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.
A ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique, ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente.
PREMIÈRE PARTIE.