Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, guerriers et parlementaires que j'ai traversés, c'est le jeu de Berlurette, de Chiquette, de Berlingue, du Capucin, de la Pantoufle et du Chnif-chnof-chnorum. Le plus clair de mon expérience, c'est Vive l'amour, l'as a fait le tour!

Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au Colin-Maillard à la silhouette avec le jeune M. de Chateaubriand, dont la destinée devait être si étonnante. Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent devant lequel chacun passe à son tour en faisant des grimaces et des contorsions risibles. Il faut que celui qui est placé derrière le rideau devine la personne qui passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets de femme et des mantelets, pour n'être point reconnus. J'ai vu aussi des jeunes gens monter à califourchon l'un sur l'autre; cela formait les groupes les plus plaisants du monde.—Le dernier de tous, M. de Chateaubriand se dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement reconnu. Ce jeune Breton n'avait pas du tout l'instinct du Colin-Maillard à la silhouette, mais pas du tout.

Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun; son enjouement et son esprit faisaient merveille. Au jeu des Comparaisons, il s'entendit ainsi interpeller par la grasse madame de Chessy:

«—A quoi me comparez-vous?

—Je vous compare à une pincette, lui répondit-il.

—Oh! oh! se récria l'auditoire.

—Sans doute; la pincette attise le feu… comme madame; voilà pour la ressemblance. La pincette, en attisant le feu, s'échauffe… tandis que madame reste toujours froide; voilà la différence.»

Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après des noms si fameux, je puis dire que j'excellais particulièrement à la Sellette, aux Propos interrompus et aux Devises. Mon apprentissage fut assez long toutefois, et je me vis dans les premiers temps en butte à maintes mystifications. Au Pince sans rire entre autres, qui consiste à se présenter à tour de rôle devant une personne élue et à se laisser pincer par elle soit le menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au Pince sans rire, dis-je, je fus bafoué de la plus complète façon: mon pinceur, devant qui j'étais le dernier à passer, avait frotté deux de ses doigts à un bouchon brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me traça de grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à ma place: toute la compagnie riait, et je riais comme toute la compagnie, sans savoir pourquoi. Les choses furent poussées si loin qu'on me laissa sortir dans cet état; mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit à la Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de finir mes soirées. Là seulement les éclats de rire qui m'accueillirent à mon entrée me donnèrent quelque soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je jeté les yeux que je reculai épouvanté.

Je dois avouer que le jeu du Pince sans rire n'est souvent pas du goût de tout le monde.

Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le jeu de la Toilette, où chacun représente un objet d'ajustement; le jeu de M. le curé, qui met en scène tout le personnel d'une paroisse: carillonneur, bedeau, chantre, enfant de chœur; celui de Combien vaut l'orge? demande à laquelle les joueurs doivent répondre successivement, dans un ordre convenu, et avec la plus grande prestesse: Comment?—diable!—peste!—vingt sols;—s'il vous plaît?—c'est bien cher, etc.