Madame de Serrière:—J'aime mon amant par A, parce qu'il est agaçant, je le nourris d'alouettes, je l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un anthropophage, et je lui donne un bouquet d'absinthe.
Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:—J'aime mon amant par A, parce qu'il est audacieux, je le nourris d'abricots, je l'envoie à Antibes, je lui fais présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet d'aubépine.
Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, voici les paroles qu'elle prononça:—J'aime mon amant par A, parce qu'il est ardi…
Je te laisse à deviner nos éclats de rire.
Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait une revanche éclatante dans la Clef du jardin du roi, où elle était servie par une merveilleuse volubilité. C'est un exercice de mémoire, qui tire son origine, je crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef du jardin du roi,» voilà le commencement;—et voici la fin, qui fera comprendre tout le mécanisme du jeu: «Je vous vends le seau qui a apporté l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le chien qui a dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui tient à la clef du jardin du roi.»
Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche comme moi ait gardé le souvenir de ces enfantillages. J'ai vu passer bien des événements dont il ne me reste plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié les noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié les serments qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, j'ai oublié des joies, des désespoirs, des heures d'orgueil suprême;—mais jamais je n'ai oublié ce couplet, que je peux répéter encore, sans hésitation, comme à quinze ans:
Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira:
Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,
Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,
Bois, blond, blanc, barbe grise.