Ceux qu'on nomme les Petits jeux particulièrement menacent de disparaître peu à peu; je sais bien que les gens sévères ne trouveront pas grand mal à cela; moi-même je regretterai médiocrement le Corbillon et la Cassette; des questions comme celles-ci ne m'ont jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma cassette; que voulez-vous qu'on y mette?—Une noisette, une allumette, une assiette, une cuvette, une sonnette, etc.»

Je ferai également bon marché du gothique Pied de bœuf: une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, je tiens mon pied de bœuf. J'y renoncerai, malgré la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard:

Je rêvais l'autre jour

Qu'avec vous et l'Amour

Je jouais sur l'herbette…

Mais j'allais avoir trop de mémoire.

Ce que je voudrais défendre,—en dehors, bien entendu, de certains petits jeux vieux comme le monde et qui dureront autant que lui, tels que: les Quatre coins, prétexte à tant de charmants tableaux, la Main chaude, Petit bonhomme vit encore, Tirez-lâchez;—ce que je demande du moins la permission de regretter tout haut, ce sont ces divertissements ingénieux qui étaient la joie et le sourire ravissant de nos réunions d'il y a… ne comptons plus; ce sont les jeux de l'Avocat, de la Volière, des Métamorphoses, du Secrétaire, de cent autres encore vers lesquels mon esprit s'est retourné ce matin pendant que je parcourais les tablettes de ta grand'mère.

Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et, de ma grosse et tremblante écriture, j'y joins quelques notes qui t'intéresseront peut-être. Si elles ne t'intéressent pas, mon Dieu, je ne regretterai point le temps que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de plus d'un pas attendri le gazon de mon adolescence; je me serai donné une dernière fête, comme ce pauvre Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans une modeste chambre de Calais, allumait chaque soir une trentaine de bougies et faisait—réception imaginaire!—annoncer par son domestique les plus grands noms de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et des pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles, de mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et qui se tendent pour subir leur punition, des robes couleur du jour que l'on dirait sorties de l'armoire des fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! des regards comme on n'en voit plus,—surtout depuis que ma vue est devenue si basse.

Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit à la deuxième page, me rappelle un incident qui tourna à sa confusion. C'était une personne admirablement belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle avait une dose de simplicité qui la rendait le plastron de nos amusements. Ce soir-là, au nombre de huit ou dix personnes, nous jouions à: J'aime mon amant par A.

Ta céleste grand'mère avait dit:—J'aime mon amant par A, parce qu'il est affable; je le nourris d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais présent d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones.