Madame de Rastard.—Sans doute. On en est cent fois plus jolie et plus piquante. Si vous rencontriez madame d'E… dans cet équipage, indolente et langoureuse comme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés de rubans jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on prendrait pour un petit vicieux, tant elle devient vive et hardie.
Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la comtesse un petit volume intitulé Histoire de Zaïrette.
C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent les Tableaux des Mœurs du temps. Il y est encore question de l'Orient et des sérails. Zaïrette est «fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire d'un homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont les expressions de la Popelinière; elles nous donnent à penser qu'il pourrait bien y avoir quelque petite vengeance sous ce récit. S'agirait-il d'une fille de mademoiselle Gaussin, la Zaïre de Voltaire?
De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures romanesques, se trouve transportée dans l'empire du Karakatay pour servir aux amusements de l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt ces orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne saurait concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude et le dégoût s'emparent du lecteur et l'empêchent de prendre à cette accumulation de fresques licencieuses l'intérêt que lui avaient arraché les dialogues.
BIBLIOTHÈQUE GALANTE
Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, non pour le bibliophile, mais pour le simple amateur, pour le public. Ils excitent au plus haut point la curiosité, et ils ne la satisfont pas. Ils précisent le titre d'un livre, la date de sa publication, ils ajoutent même: Fort piquant, ou rarissime, mais c'est tout. De sorte que celui à qui, pour une cause ou pour une autre, échappe un ouvrage longtemps poursuivi ou convoité, peut se trouver pendant des années entières en proie aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire comprendre comment nous désirerions que fût rédigé un catalogue.
L'époque que nous avons choisie est la fin du XVIIIe siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons le plus étudiée, ensuite parce que c'est celle qui offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de production voué fatalement à tous les caprices de la mode; et surtout aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, souvent aussi des bienséances, décèlent plus que tous les autres les courants d'idée d'un siècle. Toute cette période enragée de volupté et d'esprit, comprise entre Angola, histoire indienne, et Aline et Valcour, roman écrit à la Bastille, nous avons tâché de la faire revivre dans la plupart de ses œuvres satiriques et clandestines, mais possibles.
Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle qu'elle soit, se perde entièrement. Tout ce qui peut s'analyser ou s'extraire d'un ouvrage galant, nous l'avons analysé, nous l'avons extrait. Après cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en restera que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs iront bien encore au delà, mais la masse des lecteurs n'aura plus à s'inquiéter de ces matières, et ceux que tourmentent les titres des livres (il y en a beaucoup) seront apaisés.
Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, ou peuvent l'être. Il devenait donc inutile de mentionner le Hasard du coin du feu, le Sultan Misapouf, le Compère Mathieu, etc. Ce n'est que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans notre Bibliothèque. Nous ne vulgarisons pas, nous initions.