Les boutades de la présidente semblent avoir cessé; elle se fait aux petits soins auprès du comte; elle veut qu'il soupe avec elle. «Il était juste qu'un excès de tendresse récompensât les excès d'impertinence que j'avais été obligé de supporter. L'important était de trouver les moyens de rentrer la nuit sans être aperçu. Madame de N*** me montra une petite porte d'où l'on descendait, par un escalier dérobé, dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la rue.—J'ouvrirai moi-même la fenêtre, dit-elle; il ne vous sera pas difficile d'y monter; venez-y à onze heures. Je fus exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.—Mon cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la promesse que je vous avais faite; mais, en vérité, je ne puis l'exécuter. Si mon mari allait revenir, où en serais-je? Je la donnai au diable de bon cœur, et, voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai, furieux. J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me rappela.—Ne vous en allez pas, me dit-elle, montez; mon mari serait arrivé, s'il avait eu intention de revenir; mes femmes couchent un peu loin de moi, mon appartement est clair, nous laisserons les volets ouverts pour être avertis du temps où il faudra vous retirer; montez vite.

«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne reprît à ce Protée femelle un caprice semblable au premier. Elle avait laissé la porte de sa chambre ouverte, en descendant; je montais derrière elle en la tenant par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se rejeta brusquement entre mes bras en s'écriant:—Je vois mon mari dans ma chambre! Nous redescendîmes avec précipitation. La présidente tremblait, j'étais interdit; enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je n'entendis aucun bruit dans son appartement; j'eus même la hardiesse de monter quelques marches pour me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha une robe avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus qu'elle n'eût pris ses propres habillements pour son mari. Mais, quand il fallut la faire monter, ce fut une autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était point trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en robe de chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; qu'elle le connaissait mieux que moi. J'eus encore une seconde comédie, après l'avoir convaincue du contraire avec mille peines.—C'est donc un avertissement, me disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit; j'ai la tristesse dans le cœur, laissez-moi.

«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, et il ne fallait rien moins que sa beauté pour me retenir. Cependant, bon gré, mal gré, je la fis monter dans sa chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt la folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui avait donnés en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait aucun. Ils étaient dans un petit coffre. Je pris la liberté de lui représenter que, dès qu'on n'avait pas enlevé le coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait lui tenir lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour toute réponse que l'on ne pouvait être trop exact à remplir ses devoirs; pensée sentimentale placée si à propos que je pensai éclater de rire. Après quoi, elle changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait. Je voulus interrompre sa complainte, ce fut inutilement: toutes mes ruses, toutes mes caresses n'aboutirent à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire, enragé de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts qu'elle fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la revoir de ma vie.»

Il faut convenir que cette historiette est narrée avec cette bonhomie qui décèle la chose arrivée. On n'invente pas aussi bien, ni aussi juste. Malheureusement c'est la seule drôlerie des Erreurs instructives.

XIII
LE ZINZOLIN

Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «Ludendo pingimus.» A Amsterdam, chez les libraires associés, 1769.

Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une couleur charmante, qui, dès son apparition, éclipsa le lilas et le vert pomme qui régnaient souverainement avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose que des étoffes zinzolin et des échelles de ruban zinzolin. Plus tard, ce nom fut appliqué à un jeu de cartes qui se jouait à quatre personnes, et dont les termes principaux étaient: le vertugadin, la rocambole, les sigisbés, etc. Il devint de mode alors pour les petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec une pointe de zezaiement que le mot tendait à introduire: «Z'ai fait auzourd'hui un Zinzolin zarmant.» Peut-être était-il possible de bâtir sur le Zinzolin un roman agréable, ou tout au moins une peinture des manies et des ridicules de la société joueuse du XVIIIe siècle. L'auteur n'en a pas jugé ainsi: il s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui a toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à la galanterie, et qui en est pour toutes ses prétentions.

Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de Lormery.

XIV
CLÉON

Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.