C'est un ouvrage à clef, comme les Mille et une Faveurs du chevalier de Mouhy, comme le Prince Apprius. Ces sortes de productions équivalent au jeu du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une patience toute spéciale pour découvrir, par exemple, que Nasiralo signifie la Raison, Mentegiu le Jugement, ainsi de suite. Bizarre littérature! Tout est figuré dans Cléon, tout prend un corps et un nom, comme dans cette description extravagante du visage d'une femme. Le morceau est d'un genre unique; nous le donnons en entier; mais, plus humain que l'auteur, nous plaçons la clef à côté de l'énigme.

«La façade est occupée, au premier étage, par le chancelier, grand orateur (la langue), qui porte la parole en toute occasion et qui donne les ordres nécessaires. L'on aurait une entière confiance en lui, si sa trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient de justes sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein, on a jugé à propos de lui prescrire des bornes qu'il ne peut passer; il est environné d'une balustrade d'ivoire (les dents) du plus bel aspect; de plus, il a deux voisins (les oreilles) qui ne le quittent jamais. Espions continuels et attentifs au moindre bruit, ils ramassent les nouvelles et les lui rapportent à mesure qu'ils les entendent. De peur d'en échapper aucune, ils sont toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier de leurs portes. Le parfumeur (le nez), à cause de son mérite étonnant, a son logement au milieu du deuxième étage, dans la saillie à deux ailes soutenue d'une seule colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps (les yeux) sont dans les mansardes, au troisième; on les a placés à la partie la plus élevée, pour découvrir de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont de bon augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer sa route. Ces gardes savent imprimer des signes certains à leur fourrure en demi-cercle sous laquelle ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont chargés et manifester leurs volontés particulières. Ce langage est d'une expression, d'une énergie dont les discours du chancelier n'approchent pas.»

On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût. Cléon est rare et n'a jamais été réimprimé.

XV
LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES

Ouvrage moral en deux parties, à Londres.

Cela commence ravissamment: «Il est onze heures du matin; un abbé, assez semblable à une poupée de quatre pieds de haut, sourit aux dernières épreuves d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir fait une épître en vers, et se promet de la faire servir pour toutes les femmes. Il la relit avec complaisance, ordonne à son laquais de voler chez son imprimeur, de faire tirer vite quelques exemplaires et de les lui apporter au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement sa petite bosse dans les plis d'un manteau de soie, est content de lui, et se trouve en état de figurer au lever de quelque jolie femme.

»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge d'eau de senteur, dont tout le quartier est parfumé, lui fait lever la tête; il voit avec surprise qu'il est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, on l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.»

Le Soupé des Petits-Maîtres, on le devine par le titre, est une partie fine où chacun raconte son histoire. Les personnages s'appellent Persac, Saint-Val, le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse, etc. Tout cela est gai et mené vivement.

«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes la placent au rang des beautés vaporeuses; pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne satisfait ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le peintre a malignement imaginé d'après le caractère et les aventures de la dame, va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée devant son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire est à sa droite, donnant du cor; un petit abbé occupe la gauche avec sa flûte, et un financier est vis-à-vis, jouant de la poche[3]. On lit sur le haut du papier de musique: Concert à trois. Le lourd Midas, qui avait demandé à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, a payé fort chèrement celui-ci, sans en avoir jamais deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé et la belle n'ont eu garde de l'en instruire.»

[3] Pochette, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.