Le dortoir du collége de Beauvais donnait d'un côté sur la cour de récréation et de l'autre sur la rue des Carmes. Or, une nuit que le printemps tenait Desforges éveillé, il entendit soudainement une voix charmante,—voix de femme!—qui semblait partir d'une maison située précisément vis-à-vis de la fenêtre près de laquelle il couchait. Cette voix chantait l'ancien air du Confiteor sur ces paroles alors en vogue:
Mon père, je viens devant vous,
Avec une âme repentante, etc.
Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avança vers la fenêtre de la rue des Carmes. La nuit était trop profonde pour qu'il distinguât quelqu'un. Mais la voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour donner des ailes à sa jeune imagination. Dès lors il ne respira plus que pour ce fantôme invisible, et ce fut avec l'impatience d'un esprit de quinze ans qu'il attendit le lever de l'aurore, afin de prendre connaissance de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses pensées. Il aperçut un jardin carré d'un quart d'arpent à peu près, dont le mur, tapissé en certaines parties de vigne vierge, s'élevait dans la rue des Carmes à une hauteur de quinze à seize pieds. Le corps de logis, qui paraissait très-vieux, avait trois étages, sans compter un grenier. Ces premières observations recueillies, Desforges chercha, toute la journée, mille prétextes pour aller et venir dans le dortoir, en se flattant de l'espérance de voir le mystérieux objet,—le XVIIIe siècle appelait les femmes des objets!—qui remplissait déjà sa pensée tout entière. A l'heure du goûter, seulement, il lui fut donné de satisfaire sa curiosité. Étant monté à sa chambre, il vit dans le jardin d'en face une jeune femme d'environ vingt à vingt-un ans, vêtue d'une robe blanche. De beaux cheveux noirs se répandaient négligemment par boucles sur ses épaules et étaient rattachés au-dessus du front par un ruban ponceau, qui formait diadème. Sa taille, haute et très-bien prise, était svelte et déliée, sa démarche aisée et noble. Elle se promenait un livre à la main; de temps en temps elle lisait, d'autres fois elle levait au ciel des yeux d'un éclat incroyable. Un tel spectacle était bien fait pour troubler la cervelle pétulante de Desforges. A un moment où la dame, sans doute bien innocemment, dirigeait son regard vers la fenêtre du collége, il se hasarda à la saluer; elle lui rendit son salut en rougissant, ce qui la rendit belle comme un ange. Par malheur, la cloche sévère vint interrompre cette agréable distraction, et Desforges dut rentrer en classe pour n'exciter aucun soupçon; mais il employa tout le temps de l'étude à chercher un moyen de faire avec cette adorable voisine une plus ample connaissance.
Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor assez long qui aboutissait à une chambre donnant également sur la rue des Carmes. Cette chambre, où les élèves allaient se faire poudrer les jours de congé, fut celle que Desforges choisit cette nuit même pour y établir ses batteries, aussitôt qu'il se fut assuré du sommeil général. Vers onze heures, une petite toux se fit entendre, avant-courrière de la chanson tant désirée; et, de même que la veille, les notes argentines et larmoyantes du Confiteor s'élevèrent dans le silence de l'ombre. A peine la jeune femme eut-elle achevé son dernier couplet, que Desforges, tâchant d'affermir sa voix, qu'il avait jolie, lui répondit sur le même air:
Si j'avais pu, sans m'enflammer,
Écouter une voix si tendre;
Si j'avais pu, sans vous aimer,
Vous entrevoir et vous entendre,
Serait-ce, hélas! un si grand tort?