Le temps est loin où nous comparions les femmes à des fleurs, et où M. de Saint-Luce se faisait précéder par une botte de roses chez Fanchon-la-Vielleuse, tout exprès pour avoir l'occasion de lui dire: Je vous rends à vous-même. Dans ce temps-là, nous n'avions pas assez d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux à la mode qualifiaient de déesses, de déités, de nymphes, d'Hébés et de Vénus, qu'ils plaçaient dans des nuages, une harpe à la main, et qu'ils ornaient de flottantes écharpes. Nous n'avions pas alors abandonné seulement aux tout jeunes lycéens le culte des médaillons, des rubans volés et gardés sur le cœur, des lettres aux demi-mots effacés par les larmes, et des violettes séchées entre les pages de La Nouvelle Héloïse. Une femme était à nos yeux le chef-d'œuvre de la création, et les madrigaux fleurissaient sur nos lèvres à son approche. Aujourd'hui que lord Byron, le jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont remplacé notre respect d'autrefois par un scepticisme insolent, il m'a semblé qu'une étude enjouée de la galanterie, telle que la comprenaient et la pratiquaient nos pères, ne viendrait pas hors de propos.
Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi le voulait son étoile. L'honnête marchand de porcelaines, dont la cécité en matière conjugale paraît avoir toujours été des plus complètes, comptait trop sans les amis de sa maison, et particulièrement sans le médecin de sa femme, séduisant Esculape, qui faisait les blessures qu'il guérissait. Mme Desforges n'était pas précisément jolie, mais elle était avenante, spirituelle et faite au tour, un mot du temps, comme nous en rencontrerons beaucoup dans le cours de cet article. Le médecin ne put la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la voir. Mais notre héros ne s'en appela pas moins Desforges, bon gré mal gré. Pater est quem nuptiæ demonstrant.
Son enfance ne se signala par aucun événement remarquable. Il fut élevé à dix-sept lieues de Paris, dans un village voisin de Chartres, où il eut pour distraction première le spectacle des amours de Monsieur Lindor et de Mademoiselle Lucile, lesquels étaient, sauf votre respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard, on le mit au collége de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais, aujourd'hui l'une des rues les plus tristes et les plus malpropres de Paris. Au collége, le jeune Desforges eut l'avantage de compter au nombre de ses professeurs le joli petit abbé Delille, qui s'occupait déjà de sa traduction des Géorgiques, et que les écoliers avaient surnommé entre eux l'Écureuil ou le Sapajou, car il possédait tout à la fois la grâce, la gentillesse, la vivacité et la malice de l'un et de l'autre. L'abbé Delille était fort bien fait, et aimait assez un beau bas de soie noire autour de sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que ses élèves, il se faisait un plaisir et même un mérite de se mettre avec eux sur le pied d'égalité, et tout n'en allait que mieux.
Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands progrès dans les langues grecque et latine. Il approchait déjà de la fulminante époque des passions, pour lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se représente un blond un peu châtain, d'une taille moyenne mais bien proportionnée, d'une figure fraîche, colorée, douce et assez significative; très-svelte, très-vif, très-agile, et passablement adroit. Ajoutez à cela une complexion vigoureuse et le tempérament sanguin dans toute la force du terme. Pour le moral, espiègle comme un singe, colère comme un dindon, friand comme un chat, étourdi comme un hanneton, paresseux comme une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel était Desforges à l'âge de quatorze ans.
Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le plus touchant, du reste comme presque tous les premiers amours; il eut pour objet une jeune fille encore naïve, et ne dura que juste le temps qu'il faut pour parfumer l'âme sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse galerie des femmes que nous allons parcourir, il nous arrivera de rencontrer bien souvent la passion, le caprice, la volupté, mais nous retrouverons rarement la grâce et les enchantements du point de départ. C'est comme un pastel bien tendre et bien ingénu qui précéderait en un musée les opulences de la peinture vénitienne.
On saura que M. Desforges père, homme très-actif et d'un caractère très-entreprenant, joignait à son brillant commerce de porcelaines un immense magasin de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour les desserts. Son atelier était composé d'une trentaine d'ouvriers, hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient des fillettes fort jolies et fort gaies, une surtout, mademoiselle Manon, petit ange façonné par les mains des Grâces. De beaux cheveux d'un blond cendré tombaient en désordre sur son front blanc et ouvert, qui surmontait deux grands yeux bleus d'une sérénité angélique. Le nez fin, la bouche petite, le menton à fossette, tout cela formait une tête charmante posée sur un corps de quinze ans.
Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut, heureusement pour elles et pour nous. La Manon de Desforges se contentait d'être une mignonne petite fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les poëtes et les peintres du XVIIIe siècle aient emporté avec eux la recette de ces impalpables créatures, toutes calquées sur l'Accordée de village, avec des roses sur les joues et des bluets dans les yeux, comme on a dit; jolie et remuante population de ravaudeuses et de bouquetières en belles petites coiffes blanches, en jupons à raies, montées sur des mules à hauts talons; monde coquet dont Moreau le jeune a dessiné le dernier sourire, et dont le Cousin Jacques a noté le dernier soupir.
Manon ne fit que passer dans le cœur de Desforges; mais c'est égal, j'aime mieux, pour la poésie du récit, qu'il ait dû son initiation amoureuse à cette innocente en cheveux blonds qu'à une douairière rusée, minotaure en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses premières sensations ont été franches, et, si plus tard la voix des sens doit seule s'élever chez lui, nous nous souviendrons que cet homme eut un cœur et qu'il aima la première fois.
Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances, l'espace d'un mois ou deux; puis vint la rentrée des classes: Desforges retourna à ses livres, et Manon retourna à ses fleurs artificielles. Ce que devint Manon, que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre première maîtresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre dernière? Je crois pourtant que l'on maria Manon et que Manon se trouva très-heureuse d'être mariée.
Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait été mis en éveil par cette première et facile intrigue. Sur son petit matelas de collége, il se surprenait à rêver de plus hautes et de plus romanesques amours; il voyait passer en songe des beautés que le pinceau d'un faible mortel ne saurait rendre (toujours style du temps); il aspirait après quelque grande dame inconnue; il dévorait, à la clarté de la lune, les histoires intéressantes de madame de Tencin et de l'abbé Prévost. Si bien que son bon génie le prit à la fin en pitié, et lui envoya une aventure telle qu'il la souhaitait.