La Femme jalouse, qui, de la Comédie-Italienne passa au répertoire du Théâtre-Français, se joue encore de loin en loin, et est écoutée avec faveur. Voici, sur cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle: «C'est un drame où IL Y A quelque intérêt, ce n'est pas une bonne comédie. IL Y A dans le sujet un vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur des apparences si fortes et si bien justifiées, qu'IL N'Y A PAS moyen de lui en faire un reproche. Ainsi le but moral est manqué; mais ces apparences produisent des situations qui ont de l'effet au théâtre. Le style est naturel et facile, sans déclamation, sans écarts et sans jargon; il est vrai qu'IL Y A peu de vers heureux. Les caractères, d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce marche bien.» Quoique écrites dans ce mauvais style qui est particulier à l'auteur du Cours de littérature, ces lignes résument assez notre opinion personnelle.

J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais ce que je sais parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas celle de Desforges. Il l'avait fait débuter aux Italiens et recevoir à quart de part quelques mois après ses débuts. «Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui de la comtesse d'Arles dans Euphrosine et Coradin.

Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges composa et fit représenter, dans l'espace de dix-huit ans, une trentaine de pièces environ. Au nombre des drames que l'on peut citer après la Femme jalouse, n'oublions pas Tom Jones à Londres, qui se fait remarquer par d'intéressantes péripéties et une certaine originalité d'allures. Desforges a écrit encore une foule d'opéras-comiques, en compagnie de Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont: Joconde, l'Épreuve villageoise, Griselidis, l'Amitié au village, et Jeanne d'Arc à Orléans.

De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame par sa pièce intitulée: Novogorod sauvée. Voici un compte-rendu que nous trouvons dans un recueil périodique: «Novogorod sauvée est un de ces ouvrages dont le premier effet est horrible et repoussant, et que l'on aime à revoir ensuite, lorsque l'âme, revenue du trouble qu'elle a éprouvé, permet à l'esprit de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta les spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on sortit du spectacle en frémissant; la curiosité amena l'affluence; insensiblement on s'accoutuma à la voir, et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que le nœud pouvait avoir d'atroce… Les costumes ont été exécutés sur les dessins qu'en a fait faire M. Desforges. Cet écrivain a demeuré trois ans à Saint-Pétersbourg; ainsi, on peut regarder comme un modèle exact ses costumes russes.» (Costumes et Annales des grands théâtres de Paris, par M. de Charmois; année 1788.)

Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans son existence semée de récifs conjugaux, c'est cette grande parade du Sourd ou l'Auberge pleine qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou d'oubli bien certainement. Le Sourd, donné d'abord au théâtre de mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le théâtre de la Cité, pour arriver enfin à la Comédie-Française, où il eut sa place à côté du Médecin malgré lui. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait une réputation dans le rôle de M. Dasnières, qui est devenu un type comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. Le moment où M. Dasnières dresse son lit sur une table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps avec les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de quolibets grotesques et de calembours triomphants, soulevait des trépignements d'hilarité par toute la salle.

Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les pièces de circonstance auxquelles sa plume ne se refusa pas: la Liberté et l'Égalité rendues à la terre, Alisbelle, ou les Crimes de la féodalité, deux opéras composés pour la République, et représentés en 1794. A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup les innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que voulez-vous? Sommes-nous bien sûrs que Desforges ne cherchait point dans la politique une distraction à ses infortunes maritales?

Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le pauvre homme ne fût tombé dans le mélodrame le plus sombre. Heureusement pour lui que la loi du divorce fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement fut tel, qu'il en composa sur l'heure une comédie intitulée: les Époux divorcés, sa dernière comédie. Après quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle il soupirait depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs, lui fit rencontrer dans ce second hymen la paix qu'il avait si vainement cherchée.

Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa l'acteur Philippe, des Italiens, qui n'avait pas son pareil dans l'emploi des tyrans et des tabliers.

Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la galanterie revint à Desforges. Il se mit à évoquer ses souvenirs, et, se consolant avec des fictions de la perte de la réalité, il commença à écrire des romans où, selon son expression, il sacrifia à l'autel des Grâces. On sait ce que parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour Pigault-Lebrun, c'était écrire l'Enfant du carnaval; pour le général Lasalle, pour Dorvigny, c'était rivaliser d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne resta pas au-dessous de ces modèles.

Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers et plus hauts rayons, il existe un ouvrage à peu près délaissé, intitulé le Poëte. Ce livre, dont la réputation n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle, rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole des lecteurs à deux sous le volume. Semblable à un flacon qui, sous une insignifiante étiquette, cache un poison des plus dangereux, le Poëte recèle, en ses quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première fois en 1798 (4 vol. in-12), sans nom d'auteur, sous la rubrique de Hambourg, il passa presque inaperçu, ne pouvant soutenir la concurrence avec tant d'autres œuvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur chez les libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. La vente s'en opéra cependant de manière à en permettre, l'année suivante, une deuxième édition, en huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le titre, peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement circonscrit le succès.