Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, renferme, en un cadre évidemment arrangé, les principaux événements de sa vie; il a le tort très-grave d'y afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses, les personnes de sa famille, et particulièrement sa sœur. En cela réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires et d'autobiographies; ils se modèlent tous sur Jean-Jacques Rousseau et sur les Confessions. Qu'ils se mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces impudents, que ce n'est pas à cause de ses défauts que l'on aime Jean-Jacques, mais malgré ses défauts, ce qui est bien différent. Or, pris comme œuvre littéraire, le livre de Desforges n'a qu'une valeur absolument relative et toute de curiosité. Son style, d'un abandon inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il fait un abus extravagant des métaphores en usage chez l'école licencieuse: tout est rose, corail, ébène, autel de la volupté, calice, coupe. Un amant n'est plus un amant, c'est un sacrificateur, un athlète; une amante devient une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes, ses seins deux globes en marbre, en ivoire ou en albâtre; la peau est au moins du satin ou de la neige.

Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité de scènes qui suffirait à le rendre insupportable, s'il n'était odieux. Tout est prévu et bien prévu dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt s'évanouit, le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un appât grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme dit Molière, ont la forme enfoncée dans la matière.

Desforges a fait précéder le Poëte d'un avertissement en style ambitieux, et dont voici le début:

«L'auteur a ses contemporains. Minuit sonne, le 15 septembre expire, ma cinquante-deuxième année commence. C'était l'époque que j'avais fixée au travail que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle, surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup senti, on peut parler savamment de la vie et l'on n'a plus grand temps à perdre pour écrire la sienne.»

Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant de contester à ce livre des aspects particuliers, un entrain réel, certains détails de costumes et de lieux, une franchise vraiment engageante, et çà et là quelques figures célèbres assez bien présentées[5].

[5] La dernière édition du Poëte a été essayée en 1819, par M. Émile Babeuf, qui avait annoncé la publication des œuvres complètes de Desforges, en 22 vol. in-12. Cette édition contient un portrait.

Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors dans l'air; toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit le Poëte, Desforges lança l'année suivante un ouvrage de la même humeur et de la même longueur, les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales. C'était trop se complaire dans cette série de peintures. Voici le raisonnement qu'il faisait à ce propos:

«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur ses courses et ses naufrages, un homme sensible ses peines et ses plaisirs dans la carrière de l'amour. Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle en homme qui l'a parcourue dans toute son étendue, est à la fois un champ de bataille et un océan tempêtueux. Maintenant que je suis dans un port charmant, à l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer mon loisir qu'en le consacrant au souvenir de mes innombrables aventures[6]

[6] Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait également Desforges, de son nom de famille, bien qu'il n'existât aucune autre parenté que celle de l'esprit entre l'auteur de la Guerre des Dieux et l'auteur du Poëte.

Et ainsi fait-il. Les Mille et un Souvenirs sont l'appendice et le complément du Poëte; sous le nom de Mélincourt, Desforges raconte à sa seconde femme plusieurs anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins indirectement.