Celui-ci est ingénieux, il a de la littérature: il va trouver le matin sa bien-aimée, il lui remet un morceau d’éloquence érotique, qu’il a laborieusement composé, et qu’elle devra apprendre par cœur et lui réciter le soir.

Celui-ci aposte un domestique avec un pistolet chargé.

Celui-ci se contente de moins: d’une chevelure à natter, d’une paire de bottines à cirer...

La fresque court, immense, racontant les déviations de l’intelligence humaine, les désordres, les folies des vétérans de Cythère.

Elle se continue, tantôt compassée et minutieuse comme les séries d’Hogarth, d’autres fois sombre et malsaine comme les cauchemars de Goya.

Elle ne s’arrête ni devant les hontes, ni devant les fétidités, ni devant les férocités;—elle plonge dans l’impossible.

Nous ne pouvons la suivre.

§ VI
Le châtiment

Je veux vous dire la fin d’un vétéran de Cythère, assurément l’un des plus aimables et des plus spirituels, de Bernard, ou plutôt de Gentil-Bernard, comme l’avait rebaptisé Voltaire. A soixante-trois ans, le sémillant auteur de l’Art d’aimer courait encore les bonnes fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu’il avait chantées. Un matin qu’il sortait du boudoir de l’une d’elles, après s’y être couronné d’un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là), Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d’Egmont. «Mon poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à madame de T*** et la remercier d’une invitation qu’elle m’adresse.» Bernard s’assied, mais il paraît égaré. «Eh bien, qu’avez-vous donc, mon cher Ovide?—Madame... excusez-moi...—Comment, dit-elle, vous ne sauriez écrire ce billet?—Madame... madame...—Vous m’étonnez; je n’imagine pas qu’il faille votre talent pour une semblable misère.» Mais Bernard ne répond point; la plume demeure entre ses mains; il regarde; la volonté l’abandonne; il n’a plus conscience de lui-même; il n’est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui.

Depuis cette heure, Gentil-Bernard n’a plus traîné qu’une existence idiote; on le conduisait à la comédie, il n’y comprenait rien et n’y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine inutile! Le poëte n’avait pas survécu à l’homme. De loin en loin seulement, il relevait sa tête appesantie, et promenant autour de lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un perroquet: «Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de Pompadour?»