Le mot rouge et ses dérivés sont donc, selon moi, des Onomatopées construites par extension du son radical du roulement. En vieux français, ro s'est dit pour rouge, et roe pour roue. Toutes les Langues fourniraient de pareils rapports.
M. Bernardin de Saint-Pierre a reconnu l'harmonie du mouvement circulaire, de la forme ronde, et de la couleur rouge. Il se plaît même à étayer ce rapprochement ingénieux des observations les plus agréables; et s'il a négligé de prouver que les mots qui désignent chez la plupart des peuples ce mouvement, cette forme et cette couleur, ont une racine commune, c'est sans doute parce que cette espèce de démonstration empruntée des froides études de la Grammaire, lui a paru trop sèche pour une matière si élégante et si poétique.
[ [6] Le mot fixer n'est point français dans le sens de regarder fixement, d'attacher un regard fixe sur une personne ou sur une chose; mais c'est une de ces expressions que l'usage devrait avoir consacrées. Ce verbe offre une des figures les plus énergiques, une des hyperboles les plus éloquentes de la Langue; c'est non-seulement saisir l'objet sur lequel nous portons la vue, c'est encore l'arrêter, le rendre immobile, nous l'approprier, nous l'identifier par le seul effet de nos regards, habere in oculis, disaient tout aussi hardiment les Latins.
Jean-Jacques Rousseau, Duclos, Rivarol, madame de Genlis l'ont fréquemment employé. M. de Châteaubriand, tout en le condamnant dans un autre, l'avait laissé échapper deux fois dans la première édition du Génie du Christianisme; et les termes qu'il y a substitués depuis, sont bien loin de racheter le sacrifice que cet Ecrivain a cru devoir en faire à la correction. Il lui appartenait, il appartient à quelques hommes qui doivent à leurs talens le privilége de donner aux mots le droit de cité, d'accueillir celui-ci dont rien ne nous offre l'équivalent: je le recommande aux Lexicographes.
Il n'est guères possible, au reste, de parler de la formation des mots dans les Langues premières, sans être obligé de s'arrêter un moment à ce qu'on appelle la néologie ou création des mots nouveaux. Cette néologie est une des choses dont on a parlé le plus diversement, et dont on peut effectivement porter les jugemens les plus opposés. Elle est à la fois le génie protecteur et le fléau des Langues; elle les enrichit et les dénature. Par elle, tout se dégrade, tout se confond; et sans elle, l'imagination asservie se traîne impatiemment dans ses lisières.
Il est certain que tous les mots ayant été formés pour exprimer la pensée prise sous certain aspect, ou l'être pris dans certaine qualité, et que rien n'étant plus mobile que les aspects de la pensée et plus varié que les qualités de l'être, il n'y a pas un seul homme qui n'ait souvent besoin, pour rendre sa sensation avec justesse, d'improviser une expression qui la peigne. Otez cette ressource à l'esprit, et vous détruisez tout ce qui reste de poésie dans vos Langues. Vous condamnez Racine à parler le patois de Jodelle, et à quelqu'époque même que la Langue soit prise, vous donnez d'injustes entraves à la pensée, car les idées se succèdent sans cesse en variant leur ordre et leurs rapports. Si j'ai vu ce qui n'a point été aperçu jusqu'à moi, si j'ai découvert entre des choses connues un rapport frappant et cependant nouveau, ce qui est le propre d'une organisation poétique, le tour et le mot dont j'ai besoin n'ont pas pu être prévus. Il faut donc que j'imite l'homme primitif dans ses essais, et que je crée un signe pour ma perception; ou bien si vous me forcez à n'employer que des signes déjà convenus, il faut que je délaye une idée forte et ingénieuse dans une périphrase languissante.
D'un autre côté, la néologie sera d'un plus grand secours à ces Ecrivains sans talens, qui, incapables de saisir des effets nouveaux, parviennent cependant à faire croire au vulgaire qu'ils y ont réussi, en revêtant d'un tour audacieux et d'une expression inusitée des idées communes et souvent triviales et populaires. De là ces locutions barbares, ces mots bizarrement composés, ces néologismes intolérables qui frappent l'esprit sans l'instruire, et que la manie des nouveautés perpétue quelquefois dans le langage qu'ils finissent par corrompre.
Il y a donc beaucoup de choses à observer dans l'admission des mots nouveaux: qu'ils soient indispensables, que leur construction ne soit point étrangère à l'esprit de la Langue, qu'elle rappelle distinctement leur racine, que des Ecrivains estimés en aient fait usage.
Au reste, je regarderais un dictionnaire des mots à admettre dans la Langue comme une entreprise peu philosophique et mal mesurée. Les mots, interprètes de la pensée, doivent s'élancer avec elle, et c'est dans la chaleur d'une conception rapide qu'un néologisme heureux se fait pardonner. L'invention ne procède point par ordre alphabétique; mais ce serait peut-être un livre assez curieux que celui qui réunirait les expressions vives, caractéristiques et originales qui sont propres à un seul Ecrivain, qui n'ont point été mises en œuvre depuis lui, ou qui l'ont été rarement, et qui ne se sont point conservées dans les vocabulaires. On en tirerait beaucoup de ce genre des écrits de Cicéron, de Sénèque, de Rabelais, de Montaigne, de Sterne, de Milton, de Schiller, du Dante et d'Alfieri.