[RUGIR, RUGISSEMENT]. «Le rugissement du lion est si fort, dit M. de Buffon, que quand il se fait entendre par échos la nuit dans les déserts, il ressemble au bruit du tonnerre: ce rugissement est sa voix ordinaire; car quand il est en colère, il a un autre cri qui est court et réitéré subitement, au lieu que le rugissement est un cri prolongé, une espèce de grondement d'un ton grave, mêlé d'un frémissement plus aigu. Il rugit cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il doit tomber de la pluie».

Ce passage de M. de Buffon m'en rappelle un autre qui a rapport au rugissement du tigre, et où ce grand Ecrivain hasarde, pour exprimer ce cri, une Onomatopée que l'usage n'a pas consacrée depuis. «Le tigre, dit-il, fait mouvoir la peau de sa face, grince les dents, frémit, rugit comme fait le lion, mais son rugissement est différent. Quelques voyageurs l'ont comparé au cri de certains oiseaux. Tigrides indomitæ rancant, rugiuntque leones. (Autor Philomelæ.) Ce mot rancant n'a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui en donner un, et dire, les tigres rauquent, et les lions rugissent; car le son de la voix du tigre est en effet très-rauque».

Je suis bien aise de faire remarquer ici que ce verbe factice, à qui M. de Buffon ne connaît point d'équivalent en français, en a un très-exactement construit sur la même racine, dans le patois de Franche-Comté. Rancôt, c'est le dernier soupir, le dernier râle du moribond; rancoïer, c'est expirer, rendre l'âme, pousser le sanglot convulsif qui annonce la mort.

On a dit autrefois ruiment pour rugissement, comme dans ce passage des grandes Chroniques de France, dédiées à Charles VIII. «Sembloit que ce fussent urlemens de loups et ruimens de lions». Cela donne quelque probabilité à l'opinion de M. de Caseneuve, qui fait dériver rut, anciennement ruit, du rugitus des Latins, et qui regarde raire ou réer comme une contraction de rugire. Il aurait pu citer ce passage de Job, qui dit, en parlant des biches, à qui l'action de réer est particulière: incurvantur ad fætum, et pariunt, et rugitus emittunt. Marot dit dans sa traduction des Pseaumes:

Ainsi qu'on oit le cerf bruire,
Pourchassant le froid des eaux,
Ainsi mon ame soupire,
Seigneur, après tes ruisseaux.

Voyez [Raire ou Réer].

[RUISSEAU, RUISSELER]. Nicod dérive ces mots du grec reo, fluo. Le grec attique reos signifiait ruisseau. Les Latins ont dit rivus, rivulus, les Italiens rivo, ruscello, les Espagnols rio, les Anglais rivulet. Dour red, en celtique, signifie une eau courante et rapide. Dom Lepelletier nomme rigol, et Davies rhigol, un ruisseau tracé dans un champ; cette expression s'est conservée dans le français. Lebrigand a employé quelque part, comme celtique, le mot ruzelen; mais il paraît que ce n'est que le français ruisselet qui s'est glissé, comme beaucoup d'autres, dans le celto-breton, par le contact des français avec les peuples de l'Armorique. Ru se dit en Géorgien d'un grand écoulement d'eaux. Arou exprime la même idée en Arménien et en Malabare, et rud en Arabe et en Persan. Plusieurs Etymologistes assurent que rit indiquait dans les Langues gothiques un passage ou un gué. Les mots par lesquels nous désignions un ruisseau en vieux langage, se rapprochaient assez du son typique. Reu et ru se trouvent dans Nicod. Ru s'emploie encore pour désigner le lit ou canal d'un petit ruisseau. Ruel et rui sont communs dans nos vieux romanciers. Ruit est employé pour rive dans un passage de Perceval. En remontant la vallée de la Romanche par la nouvelle route de Grenoble en Italie, on voit avant le hameau des Roberts, un torrent que le peuple appelle riou-peirou, c'est-à-dire, ruisseau périlleux.

Notre mot ruisseau peint parfaitement à l'esprit le petit murmure doux et modulé d'une eau vive qui roule entre les cailloux.

S'il est vrai, ainsi que le prétend M. Court de Gébelin, que rat soit un terme de marine qui sert à désigner un endroit de mer où il y a quelque courant rapide et dangereux, on peut faire remonter ce mot à la même racine, soit comme lui par le gallois rhydd, qui signifie gué ou bas-fond, soit, mieux encore, par l'allemand ritha, qui signifiait autrefois torrent, ou par le dour red des Celtes, et par le celto-breton rodo, qui se dit d'un passage de rivière; mais cette assertion est contestée.

«Rat n'est point un terme de marine pour designer un courant rapide et dangereux dans la mer, m'écrit M. de Roujoux, c'est un nom de lieu; le Raz est un vaste écueil situé en face de l'île de Sein, et qui a donné son nom au passage compris entre cette île et lui. Le passage du Raz ou Ratz est célèbre, parce qu'un grand nombre des vaisseaux qui entrent à Brest ou qui en sortent, sont forcés d'y donner. Il est fertile en naufrages, et la baie dont il forme une des pointes, s'appelle la baie des Trépassés. Je ne crois point que ce mot ait de signification connue; il ressemble à une foule de termes auxquels on veut trouver des étymologies, quoiqu'ils n'en aient pas».