»Lorsqu'elle fût remise de ses frayeurs, elle alla à confesse et communia. Je lui demandai à son retour ce qu'elle avait vu. Elle me dit que sitôt qu'elle s'était approchée de la sainte table pour communier, elle avait apperçu tout près d'elle sa mère qui était morte depuis onze ans. Après la communion, elle s'était retirée dans une chapelle, où elle ne fut pas plutôt entrée, que sa mère se mit à genoux devant elle, et lui prit les mains en lui disant: «Ma fille, n'ayez point de peur; je suis votre mère. Votre frère fut brûlé par accident, pendant que j'étais au four à Ban d'Oisonville, proche d'Estampe. J'allai aussitôt trouver M. le curé de Garancières, qui vivait saintement, pour lui demander une pénitence, croyant que ce malheur était causé par ma faute. Il me répondit que je n'étais pas coupable, et me renvoya à Chartres au pénitencier. Je l'allai trouver; et comme je m'obstinais à demander une pénitence, celle qu'il m'imposa fut de porter pendant deux ans une ceinture de crin; ce que je n'ai pu exécuter, à cause de mes grossesses et autres maladies; étant morte enflée sans l'avoir pu faire, ne voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pénitence». La fille le lui promit. La mère la chargea encore de jeûner au pain et à l'eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe à Gomberville, de payer au nommé Lânier, mercier, vingt-six sous qu'elle lui devait pour du fil qu'il lui avait vendu, et d'aller dans la cave de la maison où elle était morte: «vous y trouverez, ajouta-t-elle, la somme de sept livres, que j'y ai mises sous la troisième marche. Faites aussi un voyage à Chartres, à la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour moi. Je vous parlerai encore une fois». Elle fit ensuite beaucoup de remontrances à sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte Vierge; que dieu ne lui refuserait rien; que les pénitences de ce monde étaient aisées à faire; mais que celles de l'autre étaient bien rudes.

»Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l'esprit lui tirait son chapelet. Il lui passa le même jour la main sur le bras, comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit à côté d'elle.

»Je crus qu'il fallait qu'elle s'acquittât au plutôt de ce dont sa mère l'avait chargée; c'est pourquoi, je l'envoyai, par la première occasion, à Gomberville, où elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui étaient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisième marche de la cave, comme l'esprit l'avait dit. Delà, elle se rendit à Chartres, où elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la chapelle basse.

»Lorsqu'elle sortit, sa mère lui apparut pour la dernière fois et lui dit:»Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai dit, je m'en décharge et vous en charge à ma place. Adieu: je m'en vais à la gloire éternelle».

»Depuis ce tems, la fille n'a plus rien vu ni entendu. Elle porte la ceinture de crin nuit et jour; ce qu'elle continuera pendant les deux ans que sa mère lui a recommandé de le faire.

LES AVENTURES DE THIBAUD DE LA JACQUIÈRE.

PETIT ROMAN.

Un riche marchand de Lyon, nommé Jacques de la Jacquière, devint prévôt de la ville, à cause de sa probité et des grands biens qu'il avait acquis sans faire tache à sa réputation. Il était charitable envers les pauvres et bienfaisant envers tous.

Thibaud de la Jacquière, son fils unique, était d'humeur différente. C'était un beau garçon, mais un mauvais garnement, qui avait appris à casser les vitres, à séduire les filles et à jurer avec les hommes-d'armes du roi, qu'il servait en qualité de guidon. On ne parlait que des malices de Thibaud, à Paris, à Fontainebleau et dans les autres villes où séjournait le roi. Un jour, ce roi, qui était François Ier., scandalisé lui-même de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya à Lyon, afin qu'il se réformât un peu dans la maison de son père. Le bon prévôt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reçu dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son arrivée un grand festin aux parens et aux amis de la maison. Tous burent à sa santé et lui souhaitèrent d'être sage et bon chrétien. Mais ces voeux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la remplit de vin et dit: «Sacré mort du grand diable! je lui veux bailler, dans ce vin, mon sang et mon âme, si jamais je deviens plus homme de bien que je le suis.» Ces paroles firent dresser les cheveux à la tête de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns se levèrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur la place Bellecour, où il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son père et se mit à boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le coeur du bon prévôt. Il se recommanda à Saint-Jacques, son patron, et porta devant son image un cierge de dix livres, orné de deux anneaux d'or chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brûlait devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais présage et s'en retourna tristement chez lui.

Ce jour-là, Thibaud régala encore ses amis; et lorsque la nuit fut venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se promenèrent par les rues, comptant y trouver quelque fortune. Mais la nuit était si épaisse, qu'ils ne rencontrèrent ni fille ni femme. Thibaud, impatienté de cette sollitude, s'écria, en grossissant sa voix: «Sacrée mort du grand diable! je lui baille mon sang et mon âme, que si la grande diablesse, sa fille, venait à passer, je la prierais d'amour, tant je me sens échauffé par le vin.» Ces propos déplurent aux amis de Thibaud, qui n'étaient pas d'aussi grands pécheurs que lui; et l'un d'eux lui dit: «Notre ami, songez que le diable étant l'ennemi des hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant par son nom.» L'incorrigible Thibaud répondit: «Comme je l'ai dit, je le ferais.»