Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourrir de même, pourvu toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont été faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses.
Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en écumant de rage.
Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. Dieu! s'écrie le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon sauveur. Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant à l'esprit malin il lui dit: As-tu osé porter tes mains impies sur cette image sacrée? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu. Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure éternelle, c'est celle que le divin Créateur t'a donnée. A ses mots, il le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le reçut.
Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes devant le château de la dame.
Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon, et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en attendant les esprits.
Vers minuit, nous appercûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur, nous approchâmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon s'ouvrit à deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces paroles: «Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits ici: hâtez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.»
Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement, la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir, il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on puisse voir: je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le prendre à brasse corps; mais cet horrible spectre était tout garni de pointes aiguës qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir, les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi; le château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtoit la respiration et nous permettait à peine de nous voir; des ombres gigantesques allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous, en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir lui donner aucun secours, mais que devînmes-nous, lorsqu'une voix aussi forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots: Homme sans foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir, et au mépris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que nous perdîmes tous connaissance. Lorsque nous revînmes à nous, nous nous trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais fait pour lui.
LE REVENANT ROUGE.
CONTE NOIR.
Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de *** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhône.