Ce cri fut si épouvantable que le père de la jeune fille et tous ceux de la maison l'entendirent et en conçurent le présage de quelque malheur. Ils se hâtèrent de monter à la chambre, où ils trouvèrent la demoiselle roide morte, ayant le cou et le visage noir et meurtri; la bouche bleuâtre et toute défigurée, tellement qu'on en reculait d'épouvante. Le père et la mère après avoir poussé long-tems des cris et des sanglots lamentables, firent ensevelir leur fille qui fut ensuite mise dans un cercueil, et pour éviter le déshonneur qu'ils redoutaient, ils donnèrent à entendre que leur enfant était subitement mort d'une apoplexie. Mais une telle aventure ne devait pas être cachée. Au contraire, il fallait qu'elle fut manifestée à chacun, afin de servir d'exemple. Comme le père avait ordonné de tout disposer pour l'enterrement de sa fille, il se trouva que quatre hommes forts et puissans, ne purent jamais enlever ni remuer la bière où était ce malheureux corps. On fit venir deux autres porteurs robustes qui se joignirent aux quatre premiers; mais ce fut en vain; car le cercueil était si pesant qu'il ne bougeait pas plus que s'il eût été fortement cloué au plancher. Les assistans épouvantés demandèrent qu'on ouvrit la bière; ce qui fut fait à l'instant. Alors (ô prodige épouvantable!) il ne se trouva dans le cercueil qu'un chat noir, qui s'échappa précipitamment et disparut sans qu'on put savoir ce qu'il devint. La bière demeura vide; le malheur de la fille mondaine fut découvert, et l'église ne lui accorda point les prières des morts.

VAMPIRES DE HONGRIE

Un soldat hongrois étant logé chez un paysan de la frontière, et mangeant un jour avec lui, vit entrer un inconnu qui se mit à table à côté d'eux. Le paysan et sa famille parurent fort effrayés de cette visite, et le soldat, ignorant ce que cela voulait dire, ne savait que juger de l'effroi de ces bonnes gens. Mais le lendemain, le maître de la maison ayant été trouvé mort dans son lit, le soldat apprit que c'était le père de son hôte, mort et enterré depuis dix ans, qui était venu s'asseoir à table à côté de son fils, et qui lui avait ainsi annoncé et causé la mort.

Le militaire informa son régiment de cette aventure. Les officiers-généraux envoyèrent un capitaine, un chirurgien, un auditeur et quelques officiers pour vérifier le fait. Les gens de la maison et les habitans du village déposèrent tous, que le père du paysan était revenu causer la mort de son fils; et que tout ce que le soldat avait vu et raconté était exactement vrai. En conséquence, on fit déterrer le corps du spectre. On le trouva dans l'état d'un homme qui vient d'expirer, et ayant le sang encore chaud; on lui fit couper la tête et on le remit dans son tombeau. Après cette première expédition, on informa les officiers qu'un autre homme, mort depuis plus de trente ans, avait l'habitude de revenir; qu'il s'était déjà montré trois fois dans sa maison à l'heure des repas. Que la première fois il avait sucé au cou son propre frère, et lui avait tiré beaucoup de sang; qu'à la seconde fois il en avait fait autant à un de ses fils; qu'un valet avait été traité de même à la troisième fois; et que ces trois personnes en étaient mortes. Ce revenant dénaturé fut déterré à son tour; on le trouva aussi plein de sang que le premier vampire. On lui enfonça un grand clou dans la tête et on le recouvrit de terre.

La commission croyait en être quitte lorsque de tous côtés il s'éleva des plaintes contre un troisième vampire, qui, mort depuis seize ans, avait tué et dévoré deux de ses fils; ce troisième vampire fut brûlé comme le plus coupable: après ces exécutions, les officiers laissèrent le village entièrement rassuré contre les revenans qui buvaient le sang de leurs enfans et de leurs amis.

HISTOIRE D'UN MARI ASSASSINÉ,

Qui revient après sa mort demander vengeance.

M. de la Courtinière, gentilhomme breton, employait la plus grande partie de son tems à chasser dans ses bois et à visiter ses amis. Il reçut un jour dans son château plusieurs seigneurs, ses voisins ou ses parens, et les traita fort bien pendant trois ou quatre jours. Quand cette compagnie se fut retirée, il y eut entre M. de la Courtinière et sa femme, une petite querelle, parce qu'il trouvait qu'elle n'avait pas fait assez bon visage à ses amis. Toutefois il lui fit ses remontrances avec des paroles douces et honnêtes, qui n'auraient pas dû l'irriter; mais cette dame, étant d'une humeur hautaine, ne répondit rien, et résolut intérieurement de se venger.

M. de la Courtinière se coucha ce soir là deux heures plutôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il était très-fatigué. Il s'endormit profondément. L'heure où la dame avait habitude de se coucher étant venue, elle remarqua que son mari était plongé dans un sommeil très-profond. Elle pensa que le moment était favorable à la vengeance qu'elle méditait, tant de la querelle qu'il venait de lui faire, que peut-être de quelque autre ancienne inimitié. Elle fit tous ses efforts pour séduire un domestique de la maison et une servante, qu'elle savait être l'un et l'autre assez faciles à corrompre, moyennant de bonnes récompenses.

Après avoir tiré d'eux par des protestations et des sermens horribles, l'assurance qu'ils ne déclareraient rien, elle leur annonça ses coupables intentions; et pour les y faire plutôt condescendre, elle donna à chacun la somme de six cents francs qu'ils acceptèrent. Cela fait, ils entrèrent tous trois, la dame la première, dans la chambre où le mari était couché; et comme tout était endormi dans la maison, ils égorgèrent leur victime, sans être entendus. Ils portèrent le corps dans l'un des celliers du château, où ils firent une fosse, dans laquelle ils l'enterrèrent; et pour éviter qu'on ne put tirer d'indices de la terre fraîchement remuée, ils placèrent sur la fosse un tonneau plein de chair de porc salée. Après cela, chacun s'alla coucher.