— D’après cela, — dit Antonia en affectant de sourire, — ton imagination ne prête pas des charmes bien séduisants au chef des Frères du bien commun; tu dois te faire une étrange idée de la beauté de Jean Sbogar. »
Madame Alberti, qui se présentait avec une facilité extrême les objets dont sa pensée était frappée, et qui s’était composé sur-le-champ l’idéal du plus féroce des bandits, allait répondre à sa sœur, quand le bruit d’un pas précipité se fit entendre derrière elles, au détour du chemin.
La nuit était tout à fait tombée, et tous les promeneurs étaient rentrés dans les bastides, dont l’amphithéâtre est semé d’espace en espace. Les deux sœurs s’arrêtèrent en tremblant, péniblement prévenues par les sombres images qui venaient de passer devant leurs yeux. Elles écoutaient, immobiles et la respiration suspendue. Une voix douce, mélodieuse, une de ces voix qui ont le privilège d’enchanter les soucis, de transporter l’âme dans une région plus calme, dans une vie plus parfaite, fit succéder à leur trouble une agréable émotion.
C’était un jeune homme; on pouvait en juger à la délicatesse et à la fraîcheur de son organe. Il était enveloppé d’un man- tenu court à la vénitienne, coiffé d’un chapeau retroussé à panache flottant, et il passait au-dessus du sentier, ou plutôt il volait de rocher en rocher, comme un fantôme de nuit, en répétant le refrain du vieil aveugle:
« Si jamais tu croissais, jeune plante, dans les forêts soumises à la domination de Jean Sbogar, du cruel Jean Sbogar. »
Parvenu à un roc plus élevé, que sa blancheur détachait du contour obscur de la montagne, il resta debout et interrompit brusquement son refrain; puis, après un moment de silence, il partit de l’endroit où il s’était arrêté un cri si sauvage, si douloureux, si formidable et si plaintif tout à la fois, qu’il ne semblait pas procéder d’une voix humaine; et au même instant, ce gémissement farouche, semblable à celui d’une hyène qui a perdu ses petits, se répéta sur vingt points différents de la forêt: ensuite l’inconnu disparut en reprenant sa romance.
Antonia ne fut entièrement rassurée qu’à l’entrée de la ville, et elle s’était souvent promis, en revenant, de ne plus quitter si tard le Farnedo. Cependant, en y réfléchissant depuis, elle condamnait ses terreurs, et trouvait, à tout ce qui l’avait émue, des explications naturelles; mais sa faiblesse et sa timidité ne tardaient pas à l’emporter encore sur les efforts de sa raison. Sa sensibilité, à défaut d’exercice extérieur, s’attachait de plus en plus à des chimères effrayantes: elle se perdait dans un vague sans bornes, et il se composait en elle un sentiment inquiet du monde, que son isolement, sa défiance, son éloignement pour toutes les sociétés nombreuses rendaient de jour en jour plus irritable; quelquefois ce désordre d’idées, que produit la peur, allait jusqu’à une sorte d’égarement qui lui causait de la honte et de l’effroi. Madame Alberti l’avait remarqué avec une extrême douleur; mais, fidèle à son système de distraction, elle se promettait toujours de fournir assez de diversion à son esprit, jusqu’à ce qu’une affection heureuse et légitime vint en donner à son cœur. C’était la dernière, c’était aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n’ont pas aimé: leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinée de tout le reste de la vie.
IV