Lors apparoissent figures étranges, improuvues et portenteuses; et ne sçauriez dire que ce fust hommes ou démons, ny que telle phrénésie fust effet de veille dormante ou de sommeil esveillé.

DE LANCRY.

Les promenades du Farnedo n’avaient pas discontinué; seulement madame Alberti avait soin de les commencer de bonne heure, et de rentrer dans Trieste avant le déclin du jour. La saison était ardente, et l’ombrage des chênes entretenait à peine assez de fraîcheur pour tempérer les ardeurs du soleil, quand le vent d’Afrique soufflait sur le golfe. Des nuages énormes d’un jaune terne, et cependant éblouissant, s’amassent dans une partie du ciel, roulent et tombent de leurs sommets gigantesques, comme des avalanches de feu, s’étendent, s’aplanissent et se fixent. Un bruit sourd les accompagne et cesse quand ils s’arrêtent: alors la nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé de sa destruction, qui prend l’aspect de la mort pour lui échapper. Il n’y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte qui bruisse sous l’herbe immobile. Si l’on tourne les yeux vers l’endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne oblique d’atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a enlevée au désert, et dont on reconnaît l’origine à sa nuance d’un rouge de brique. Nul mouvement d’ailleurs qui se fasse apercevoir, si ce n’est celui du milan qui décrit, au haut du firmament, son vol circulaire, en marquant de loin, dans le sable, sa proie accablée sous le poids de cette atmosphère redoutable. Nulle voix qui se fasse entendre, si ce n’est le cri aigu et plaintif des animaux carnassiers, qui, remplis d’un instinct féroce, et se croyant au dernier jour du monde, viennent réclamer les débris des êtres créés qui leur ont été promis. L’homme lui-même, malgré sa puissance morale, cède à cette puissance contre laquelle il n’a jamais essayé ses facultés. Son noble front se penche vers la terre, ses membres faiblissent et se dérobent sous lui; sans courage et sans ressort, il tombe et attend, dans une langueur invincible, qu’un air plus doux le ranime, rende le mouvement à ses esprits, la chaleur à son sang, et la vie à la nature.

Mme Alberti se reposait souvent avec Antonia, sous un groupe d’arbres, dans un joli endroit d’où l’on découvre une partie de Trieste, jusqu’à l’église des Grecs, et où la terre est revêtue d’un gazon court et frais qui invite au sommeil. Antonia, dont les organes délicats ne résistaient pas à l’impression du sirocco, s’était endormie, et sa sœur se promenait à quelques pas, en lui faisant une guirlande de petites véroniques bleues, à la manière des filles d’Istrie, qui les tressent avec beaucoup d’art. Comme il lui en manquait quelques-unes pour la compléter, elle avait marché en divers sens hors de l’enceinte où Antonia reposait, et quand elle s’était aperçue qu’elle en était sortie, les efforts qu’elle avait faits pour la retrouver l’en avaient éloignée davantage. D’abord elle s’était amusée de son erreur, comme d’un accident sans conséquence, puis elle s’était un peu inquiétée; et son inquiétude, qui rendait sa démarche plus précipitée, la rendait aussi plus incertaine. Enfin, l’inquiétude avait fait place à un sentiment plus pénible, mais qui devait céder à la réflexion. Il y avait un moyen sûr de retrouver Antonia: c’était de l’appeler avec force; mais un cri aurait troublé son repos, et non pas sans danger pour cette organisation vive et sensible, que la moindre émotion inattendue offensait toujours. Quoi de plus naturel que de penser, au contraire, qu’Antonia, réveillée, appellerait sa sœur, avant de s’être effrayée de son absence! A cette idée, Mme Alberti, rassurée, s’assit et continua sa guirlande.

Pendant ce temps-là, Antonia s’était réveillée en effet. Un bruit léger qui se faisait entendre en face d’elle, dans le feuillage, avait interrompu son sommeil, et sa paupière s’était à demi soulevée sous celui de ses bras qui enveloppait sa tête. A travers les boucles de ses cheveux, qui couvraient une partie de son visage, elle avait aperçu, mais d’une manière que la faiblesse de sa vue rendait plus vague et plus alarmante, deux hommes qui la regardaient attentivement. L’un d’eux, comme voilé d’un large panache qui retombait sur sa figure, s’appuyait sur l’autre, qui était agenouillé à ses pieds, les jambes croisées sous lui, dans l’attitude des Ragusains en repos. Antonia, saisie de crainte, referma les yeux et retint sa respiration, pour ne pas laisser reconnaître l’agitation qu’elle éprouvait, au mouvement de son sein.

« La voilà, — dit un de ces inconnus, — voilà la fille de la casa Monteleone, qui a fixé le sort de ma vie.

— Maître, — lui répondit l’autre, — vous en disiez autant de la fille du bey des montagnes, à qui nous avons tué tant de monde, et de l’esclave favorite de ce chien de Turc, qui nous a fait payer si cher la forteresse de Czetim. Par saint Nicolas, si nous avions voulu en faire autant pour réduire la Valachie, vous seriez maintenant hospodar, et nous n’aurions pas besoin...

— Tais-toi, Ziska, — reprit celui qui avait parlé le premier, — tes ridicules exclamations la tireront de son sommeil, et je serai privé du bonheur de la voir, dont je ne jouirai peut-être plus. Prends garde d’agiter l’air qui circule autour d’elle, car je te punirais jusque sur ton vieux père, qui pleure si amèrement de t’avoir enfanté. Tu ris, Ziska... Conviens cependant que mon Antonia est belle...

— Pas mal, — dit Ziska, — mais pas assez pour efféminer un cœur d’homme, et pour arrêter une troupe de braves dans une forêt de plaisance, où il n’y a pas de l’eau à boire. Maître, — continua-t-il en se relevant, — où voulez-vous que je porte cet enfant? »

Antonia trembla, et, malgré elle, son bras retomba sur son sein.