« Et l’Arménien, — s’écriait depuis longtemps Antonia, demi-penchée hors de la portière; — ce généreux, ce brave homme qui s’est dévoué pour nous... Mon Dieu! mon Dieu! l’aurions-nous abandonné aux assassins? ce serait une action horrible!

— Horrible! — répéta vivement madame Alberti.

— Rassurez-vous, mes bonnes dames, — répondit le postillon, qui était descendu de son siège, et qui avait repris toute sa sécurité. — Ce moine n’a rien à craindre des assassins; ils ne peuvent rien sur lui; et, afin que vous le sachiez, c’est lui qui m’a ordonné de chasser mes chevaux quand je l’ai fait, et qui m’a rendu pour cela la force et la voix: aussi avec quelle impétuosité ils se sont élancés; l’avez-vous remarqué? Quant à lui, je l’ai vu de près, je vous jure, car les brigands me touchaient; et il s’est jeté entre eux et moi, si terrible, qu’il y en a qui sont tombés de frayeur, et que tous les autres ont pris la fuite, sans seulement retourner la tête. Une minute après, il était seul, et il était là, debout, la main levée, d’un air de commandement: va-t’en, m’a-t-il crié d’une voix si imposante, que mon sang se serait figé dans mes veines s’il avait annoncé de la colère; mais c’était une voix protectrice, la voix dont il parle ordinairement aux matelots...

— Aux matelots? — dit madame Alberti... — Tu connais donc cet Arménien?

— Si je le connais? — reprit le postillon; — ne s’est-il pas nommé lui-même, quand il a crié: par saint Nicolas de Raguse! Quel est le saint qui éprouve les voyageurs et les récompense? et quel autre saint disperse d’un mot, d’un geste, d’un regard, une armée de bandits, qui ont le glaive à la main, la rage dans le cœur, et qui cherchent du danger, de l’or et du sang?... je vous le demande. »

Le postillon se tut en regardant le ciel, qui parut traversé d’une lueur subite. Le canon grondait à Duino.

VI

Les uns l’appellent le « Grand Mogol », les autres le « Prophète Elie ». C’est un homme extraordinaire qui se trouve partout, qui n’est connu de personne, et à qui l’on ne veut pas de mal.