LEVIS.
Cette explication ne suffisait pas à tout le monde. Madame Alberti en concevait plusieurs autres, et les accueillait tour à tour. Antonia ne voyait rien de distinct dans cet événement, mais elle y trouvait tout ce qu’il fallait pour entretenir des idées sombres et rêveuses. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’elle poursuivit son voyage au milieu des campagnes enchantées qui lui restaient à parcourir. Elle vit le lendemain la riante Gorizia, riche de fleurs et de fruits, et dont l’aspect charme de loin les yeux du voyageur, nouvellement sorti des sables inféconds de la côte d’Istrie. Les souvenirs antiques se réveillent si naturellement sur ce coteau chéri de la nature, ou s’y conservent avec tant de facilité, qu’on croit y vivre encore sous l’empire poétique de la mythologie. Les belles s’y promènent sous des berceaux dédiés aux Grâces, les chasseurs s’y rassemblent dans le bosquet de Diane: c’est de là qu’ils descendent pour aller surprendre leur proie dans les champs qui bordent l’Isonzo, l’Isonzo, la plus élégante des rivières de l’Italie et de la Grèce, qui roule, profondément encaissée entre deux montagnes d’un sable d’argent, ses flots bleus de ciel, aussi purs que le firmament qu’ils réfléchissent, et dont ils n’ont pas besoin d’emprunter l’éclat; lorsqu’il est voilé par des nuages, l’habitant de Gorizia retrouve son azur à la surface limpide de l’Isonzo. Un jour plus tard, elle aperçut les délicieux canaux de la Brenta, bordés de riches palais, et le modeste village de Mestre, qui sert de point de communication entre une partie de l’Europe et une cité à laquelle l’Europe ne peut rien montrer d’égal, cette superbe Venise dont l’existence même est un phénomène. Le jour naissait à peine, quand la barque qui devait y conduire Mme Alberti, Antonia et les personnes qui les accompagnaient, entra de la Brenta dans l’eau marine. Le petit bâtiment glissait doucement sur l’onde immobile, le long des poteaux qui dirigent le nautonier. Mme Alberti aperçut à sa droite une maison blanche, d’une construction très simple, au milieu des îlots dont cette partie des Lagunes est semée. On lui apprit que c’était le couvent des catholiques arméniens, et Antonia frissonna, sans pouvoir s’expliquer son émotion. Enfin Venise commença à se dessiner sur l’horizon, comme une découpure d’une couleur sombre, avec ses dômes, ses édifices, et une forêt de mâts de vaisseaux; puis elle s’éclaircit, se développa, et s’ouvrit devant le bateau, qui circula longtemps à travers des bâtiments de toute grandeur, avant d’entrer dans le canal particulier sur lequel était situé le palais Monteleone, dont Mme Alberti avait fait l’acquisition depuis peu. Une circonstance pénible différa leur arrivée. Ce canal était chargé de gondoles qui suivaient un convoi funèbre: c’était celui d’une jeune fille, car la gondole qui portait le cercueil était drapée en blanc, et parsemée de bouquets de roses de la même couleur. Deux flambeaux brûlaient à chaque extrémité, et leur lumière, éclipsée par celle du soleil levant, ne semblait qu’une fumée bleuâtre. Il n’y avait qu’un rameur. Un prêtre, debout sur le devant de la gondole, mais tourné du côté de la bière, et une croix d’argent dans les mains, murmurait à basse voix les prières des morts. En face de lui, un jeune homme vêtu de noir, agenouillé à la tête du cercueil, pleurait amèrement; le bruit de ses sanglots étouffés avait quelque chose de déchirant: c’était probablement le frère de la trépassée. Sa douleur était si vive et si profondément sentie que, si elle avait été exaltée par un autre sentiment, elle aurait été mortelle. Un amant n’aurait pas pleuré.
Cette rencontre de mauvais augure émut aisément la sensibilité d’Antonia; mais le premier objet remarquable lui fit oublier la pensée superstitieuse qu’elle lui avait suggérée. Elle était près de sa sœur, sans motifs raisonnables de crainte pour l’avenir, entourée, au contraire, de toutes les probabilités d’une vie douce, d’une tranquillité inaltérable, d’un bonheur tel enfin, s’il en est pour les âmes tendres qui compatissent à toutes les souffrances de la société, que peu d’entre elles sont appelées à en goûter un pareil. Elle s’arrêta à cette perspective; elle jouit pour la première fois du sentiment d’une sécurité pure; elle jugea qu’elle était heureuse; elle conçut la possibilité de l’être toujours, et, à la vérité, jamais elle ne l’avait été davantage.
Le peuple est, dans tous les pays, amoureux de l’extraordinaire, et sujet à se passionner pour les personnes et pour les choses; mais nulle part il ne porte aussi loin qu’à Venise la faculté de se créer des dieux, objets passagers d’un enthousiasme dont les retours sont souvent funestes pour ceux qui l’ont excité. Il n’était question, dans ce temps-là, que d’un jeune étranger qui s’était concilié, sans qu’on sût de quelle manière, car il n’en avait pas même laissé deviner la prétention, cette faveur si brillante et si fugitive. Le génie, le courage et la bonté de Lothario étaient le sujet de tous les entretiens; son nom était dans toutes les bouches. Pendant le court trajet de Mestre à Venise, il avait été ramené vingt fois dans la conversation des mariniers. Après avoir parcouru sa nouvelle demeure, en soutenant Antonia, à qui l’habitude d’une santé délicate rendait le secours de son bras nécessaire, même quand elle ne souffrait pas, Mme Alberti venait de la conduire dans une des principales pièces de l’appartement, et elles s’y étaient assises l’une à côté de l’autre. Le vieil intendant se présenta pour les saluer, et resta debout en attendant leurs ordres.
« Nous sommes contentes, — lui dit Mme Alberti; — tout répond à ce que j’attendais de vos soins, honnête Matteo, et je puis juger à ces commencements que personne ne sera mieux servi à Venise. — Non, pas même le seigneur Lothario, » répondit le vieillard en humiliant son front chauve et en tournant dans ses mains son goura de soie noire.
Pour cette fois, Antonia éclatant de rire:
« Et quel est donc, grand Dieu! le seigneur Lothario? Depuis que nous sommes arrivées, je n’ai entendu nommer que lui.
— Il est vrai, — dit madame Alberti en récapitulant ses idées avec sa précipitation ordinaire. — Quel est donc le seigneur Lothario? Apprenez-nous, mon cher Matteo, ce qu’il faut penser de cet homme, dont la réputation est devenue proverbiale à Venise, avant d’avoir passé le golfe?
— Mesdames, — répondit Matteo, —je ne suis pas moi-même beaucoup plus instruit, quoique j’aie cédé à l’usage en me servant de ce nom qui a un tel crédit dans ce pays que les brigands mêmes le respectent. Cela peut paraître exagéré, mais il n’y a rien de plus vrai; et le seigneur Lothario inspire un respect si universel qu’il est arrivé quelquefois qu’on a fait tomber, en le nommant, le stylet des mains d’un assassin; que le bruit, le seul bruit de son approche a calmé une révolte, dissipé un attroupement de furieux, rendu la tranquillité à Venise. Cependant c’est un jeune homme bien peu redoutable, je vous assure, car on s’accorde à dire qu’il a dans le monde la douceur et la timidité d’un enfant. Je ne l’ai vu qu’une fois, et d’assez loin, mais j’éprouvai à contempler sa physionomie un saisissement qui me fit croire tout ce qu’on pense de lui. Depuis ce temps, j’ai inutilement cherché à le revoir. Il avait quitté la ville.
— Il n’est plus à Venise! — s’écria Antonia.