— Il en est absent depuis près d’un an contre son usage, — reprit Matteo, — car il passe très rarement plus de deux ou trois mois sans y revenir.
— Il n’y fait donc pas son habitation ordinaire? — dit madame Alberti.
— Non, certainement, — continua Matteo; — mais il y a longtemps, très longtemps qu’il y vient de mois en mois passer quelques jours, tantôt plus, tantôt moins, presque jamais au delà d’une semaine ou deux. Cette fois-ci son long éloignement aurait fait craindre qu’il eût tout à fait abandonné Venise, s’il n’y en avait pas d’autres exemples; mais on se rappelle qu’il en a disparu déjà pendant plusieurs années.
— Plusieurs années? — dit Antonia; — vous n’y pensez pas, Matteo ; vous nous disiez tout à l’heure, si je vous ai bien entendu, que c’était un très jeune homme.
— Très jeune, en vérité, — répondit Matteo... — au moins à ce qu’il paraît: je n’ai pas dit le contraire, mais je parle d’après les idées singulières du peuple, qui ne méritent pas votre attention, mes illustres dames, et que je rougirais moi-même...
— Continuez, continuez, Matteo. — dit madame Alberti avec véhémence: — ceci nous intéresse beaucoup, n’est-il pas vrai, Antonia? Asseyez-vous, Matteo, et n’oubliez rien, absolument rien de ce qui concerne Lothario. »
Madame Alberti était en effet vivement intéressée, et son esprit, rapide à saisir tous les aspects des choses, avait devancé de beaucoup la narration de Matteo en conjectures romanesques et merveilleuses qu’elle brûlait de voir vérifiées. Antonia n’avait pas une sensibilité moins vive; elle était, au contraire, plus irritable et plus avide d’émotions, mais elle les redoutait, parce que sa faiblesse l’exposait toujours à y céder. Quand Matteo eut commencé à exciter la curiosité de madame Alberti par les circonstances vagues et bizarres de son récit, elle s’était pressée contre sa sœur avec un frisson d’inquiétude et d’effroi dont elle cherchait à couvrir l’impression par un sourire.
« Ce que je sais du seigneur Lothario, — reprit gravement Matteo, qui s’était assis pour obéir à madame Alberti, — ne m’est connu, comme je vous l’ai dit, mes illustres dames, que par le bruit public. C’est un jeune homme de la plus belle figure, qui paraît de temps en temps à Venise avec le train d’un prince, et qui semble pourtant n’avoir cherché l’habitation d’une grande ville que pour trouver l’occasion de répandre des libéralités plus abondantes parmi les pauvres, car il fréquente peu la société, et on ne lui a presque point connu d’habitudes et d’amitiés familières ni en hommes ni en femmes. Il visite quelquefois une famille malheureuse pour lui porter un secours; passionné pour les arts, qu’il cultive avec succès, il recherche quelquefois la conversation et les conseils de ceux qui les exercent. Hors de ces rapports-là, qu’il borne avec un soin extraordinaire, il vit presque solitaire dans Venise. Il n’est pas entré dix fois dans une maison particulière, il ne correspond avec personne; cela est au point que jamais homme n’a été assez avant dans son intimité pour savoir le nom de sa famille, ou pour connaître le lieu de sa naissance, ou pour former une conjecture fondée sur le mystère de sa vie. Il est vrai qu’il a beaucoup de domestiques, mais tous lui sont étrangers, parce qu’il en change chaque fois qu’il voyage, et qu’il se procure à Venise même ceux qui doivent le servir pendant qu’il y réside. Ses relations hors de sa maison ne donnent pas plus de lumières. Depuis qu’on le connaît, jamais la poste ne lui a apporté une lettre, les banquiers ne lui ont pas fourni un sequin. Les révolutions des États ne changent pas la moindre chose à sa position; dans les temps orageux, il ne s’éloigne pas plus que d’ordinaire; et quand les voyageurs sont soumis à des formalités de précaution, ses papiers se trouvent toujours signés de l’autorité qui gouverne, sous ce simple nom de Lothario, qu’une pareille circonstance rendrait suspect, si l’on ne savait que cette foule de bonnes actions qui s’y rattachent l’ont recommandé aux hommes puissants de toutes les époques et de tous les partis.
« Il serait d’ailleurs difficile de l’inquiéter à Venise, où il est, pour une classe immense, un objet de reconnaissance, d’affection, et, pour ainsi dire, de culte. La proscription de Lothario, si jamais il avait donné lieu d’y penser, serait peut-être le signal d’une révolution; mais il n’a pas l’air de le croire, car il oblige la classe malheureuse sans la caresser. Son esprit sévère et un peu hautain, à ce qu’on assure, le sépare d’elle par un obstacle qu’il est seul maître de lever, et qu’il ne lèverait point sans bouleverser les États vénitiens, s’il l’avait résolu. Cette forte distance qu’il a laissée entre lui et le peuple ne révolte personne, parce qu’on sent que la nature même en a marqué les limites, et qu’elle le sépare d’ailleurs bien plus sensiblement des hommes qui paraissent se rapprocher de sa condition. En effet, ce sont ceux-là pour lesquels il montre le plus d’éloignement; et si l’on voit le seigneur Lothario descendre en faveur de quelqu’un des hauteurs de son caractère, ce n’est jamais pour un seigneur; c’est pour un infirme qui a besoin de son appui, pour un enfant égaré, pour un épileptique dont la vue repousse les passants. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les réunions publiques et les grandes sociétés où les hommes peuvent paraître et même briller sans communiquer immédiatement avec personne. Il s’y est fait aisément remarquer, puisque Venise n’a point d’artiste et de virtuose qui lui soit, dit-on, comparable; mais loin d’user de ces avantages, on prétend qu’il redoute de les faire valoir, qu’il ne les laisse apercevoir qu’à regret, et que c’est au moment où ils pourraient lui procurer des connaissances agréables, ou de grands établissements, qu’il s’enfuit de Venise, comme pour éviter l’éclat d’une vie publique et répandue, qui le déroberait à lui-même et au secret dont il veut s’envelopper. L’ambition ne peut rien sur lui; l’amour même ne l’a jamais arrêté, quoiqu’il n’y ait pas sur la terre de femmes plus séduisantes qu’à Venise. Une seule fois, il parut s’occuper beaucoup d’une jeune fille noble, qui, de son côté, avait témoigné une vive passion pour lui; mais un malheur bien extraordinaire mit fin aux rapports que le public supposait entre eux. C’était au moment du départ de Lothario, qui, cette fois, avait résidé à Venise un peu plus que de coutume, et que ce sentiment, s’il a existé, ne put cependant y retenir. Deux ou trois jours avant son départ, elle disparut, et on ne retrouva son corps que longtemps après, contre ce banc de sable où il s’est établi depuis le couvent des Arméniens.
« Voilà qui est incompréhensible, — dit Antonia d’un air profondément concentré.