« Dieu, Dieu! — s’écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne indécise où la dernière vague se mêlait au premier nuage... — il est là! »

Lothario, moins surpris que touché d’avoir été compris, la pressa contre son sein.

« Dieu manquerait dans toute la nature, — répondit-il, — qu’on le trouverait dans le cœur d’Antonia. »

Madame Alberti, témoin de tous leurs entretiens, prenait moins d’intérêt à ceux qui se tournaient vers ces grands objets de méditation, parce qu’elle croyait sans effort, avec une foi naïve, et qu’elle n’avait jamais supposé qu’on pût mettre en doute les seules idées sur lesquelles reposent le bonheur et les espérances de l’homme. Quelques circonstances lui avaient donné lieu de croire que les opinions religieuses de Lothario n’étaient pas d’accord en tout avec celles d’Antonia; mais elle était loin de penser que cela s’étendit jusqu’aux principes fondamentaux de sa croyance, et ce petit défaut d’harmonie entre deux cœurs qu’elle voulait unir l’inquiétait bien légèrement. Quelque parfait que fût Lothario, elle sentait qu’il pouvait se tromper, mais elle était sûre qu’un homme aussi parfait que Lothario ne pouvait pas se tromper toujours.

XI

Je grince les dents quand je vois les injustices qui se commettent, et comment on persécute de pauvres misérables au nom de la justice et des lois.

GOETHE.

Un jour que leur promenade s’achevait plus tard que de coutume, à une heure où l’obscurité qui commençait à s’étendre sur la mer ne laissait plus distinguer Venise qu’aux lumières éparses de ses bâtiments, dans le silence où reposait toute la nature, et où l’oreille saisissait facilement les moindres bruits, celle d’Antonia fut tout à coup frappée d’un cri extraordinaire qui n’était cependant pas nouveau pour elle et qui la fit tressaillir. Elle se souvenait de l’avoir entendu au Farnedo, le jour où elle y avait rencontré un vieux poète morlaque, et depuis, aux environs du château de Duino, quand le moine arménien s’était élancé au milieu des brigands et les avait dispersés devant lui. Elle se rapprocha de sa sœur par un mouvement involontaire, et chercha de l’œil Lothario qui était debout à la proue de la gondole. Peu après, ce bruit se renouvela, mais il partait d’un point beaucoup plus voisin, et au même instant la gondole éprouva une secousse violente, comme si elle eût été touchée par une autre. Lothario n’y était plus. Antonia poussa un cri et se leva précipitamment en l’appelant. La gondole restait immobile. Un grand bruit qui se faisait à côté fixa son attention, et changea son épouvante en curiosité. Elle distinguait très bien, dans cette rumeur confuse, la voix de Lothario qui parlait avec autorité au milieu d’une poignée d’hommes assemblés sur un bateau découvert. Il ne lui fallut qu’un moment pour comprendre que ces hommes étaient des sbires déguisés qui emmenaient un prisonnier à Venise, et qui se plaignaient qu’on leur eût fait perdre leur proie. Indigné, en effet, de la violence qu’on faisait à ce misérable, et ne voyant, dans les traitements rigoureux qu’il éprouvait, qu’un odieux abus de la force, Lothario s’était élancé sur le bâtiment, et avait délivré l’inconnu en le précipitant dans la mer d’où il pouvait gagner un bord voisin à la nage. Les sbires éclatèrent d’abord en reproches et en menaces, car ce prisonnier était fort important; on avait même des raisons de penser que c’était un émissaire de Jean Sbogar, et ils attendaient un grand prix de leur capture; mais ils rentrèrent dans un respectueux silence en reconnaissant Lothario, dont l’influence mystérieuse servait de frein, dans ces temps de crise, à tous les excès du pouvoir. Après leur avoir adressé quelques mots de mépris, il laissa tomber au milieu d’eux une poignée de sequins, et remonta paisiblement sur la gondole où son retour mit un terme aux inquiétudes d’Antonia. A l’instant où ils entraient dans le canal, le cri singulier qui avait averti quelque temps auparavant l’attention de Lothario se fit entendre de nouveau à la pointe de la Judecque. Antonia présuma que l’homme que Lothario venait de tirer des mains des sbires était abordé en cet endroit, et qu’il en donnait connaissance à son libérateur, pour lui apprendre qu’il n’avait pas reçu de lui un bienfait inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce sentiment se communiqua au cœur d’Antonia, qui, à travers la crainte vague qui l’occupait encore, jouissait vivement de la perfection de l’âme de Lothario, qu’elle avait vu toujours prêt à se révolter contre l’injustice et à se dévouer pour le malheur. Elle concevait que cette impétuosité invincible de sentiments l’exposait à tomber quelquefois dans des excès dangereux, mais elle ne supposait pas qu’on pût blâmer jamais des fautes aussi nobles dans leur motif.