Madame Alberti recevait rarement du monde, parce qu’elle avait remarqué que ce genre de distractions, qui consiste le plus souvent dans un échange de bienséances réciproquement importunes, convenait peu à Antonia dont les goûts la dirigeaient en toutes choses. Cependant, ce jour-là même, contre l’ordinaire, elle attendait une société assez nombreuse, qui arriva presque en même temps qu’elle. Déjà, le bruit du singulier incident qui venait de se passer s’était répandu dans les groupes de la place Saint-Marc, et l’opinion populaire, toujours favorable à Lothario, avait présenté sa conduite sous le jour le plus brillant. Le peuple vénitien, qui est en apparence le plus souple de tous et le plus facile à asservir, ce peuple si soumis, si humble, si caressant pour ses maîtres, est peut-être de tous les peuples le plus jaloux de sa liberté; et, dans ces moments de tourmente publique où le pouvoir indécis passait de main en main à la merci du hasard, il se rattachait avec enthousiasme à tout ce qui paraissait garantir son indépendance ou la défendre dans l’absence des institutions. La moindre atteinte à la sûreté des individus inquiétait, révoltait son irritabilité ombrageuse, et il était bien moins porté à voir, dans les actes les plus légitimes de l’autorité, ce qu’elle faisait pour maintenir sa sécurité, que ce qu’elle pouvait faire un jour pour la détruire. Le nom de Jean Sbogar était parvenu à Venise comme celui d’un homme dangereux et redoutable; mais il n’y avait jamais donné d’alarmes, parce que sa troupe, trop peu nombreuse pour tenter un coup de main sur une grande ville, ne portait guère les ravages que la renommée lui reprochait que dans quelques villages de la Terre-Ferme auxquels les habitants des lagunes étaient aussi étrangers que s’ils en avaient été séparés par des mers immenses. Un émissaire de Jean Sbogar n’était donc pas un ennemi pour Venise, et l’on ne voyait généralement dans l’action de Lothario qu’un de ces mouvements de générosité énergique qui paraissaient si naturels à son caractère, et qui lui avaient déjà gagné l’affection des classes inférieures et l’estime de tout le monde. La conversation se tourna naturellement sur cet objet dans le cercle de madame Alberti, malgré l’embarras visible de Lothario, dont la modestie ne supportait pas les moindres éloges sans impatience et rien n’annonçait que cette thèse inépuisable dans le style de la politesse vénitienne dût se terminer enfin à la grande satisfaction de l’homme qui en était l’objet, lorsqu’Antonia, tourmentée du malaise que manifestait sa physionomie, s’empressa de saisir un aspect moins favorable de cet événement pour soulager Lothario du poids d’une admiration importune.

« Si cependant, — dit-elle en souriant, — le seigneur Lothario s’était trompé sur l’objet de son généreux dévouement; si la mauvaise opinion qu’il a des sbires s’était trouvée cette fois en défaut; s’il avait joint au malheur d’entraver l’action des lois, et de leur opposer une résistance qui est toujours répréhensible, celui de dérober au châtiment qui lui est dû un de ces coupables qu’aucune classe de la société ne réclame, de faire rentrer dans le monde effrayé quelques-uns de ces monstres qui ne marquent leurs jours que par des scélératesses; s’il avait délivré un des compagnons de Jean Sbogar..., et, je frémis d’y penser! Jean Sbogar lui-même!...

— Jean Sbogar! ... — interrompit Lothario avec l’accent de l’inquiétude et de la surprise. — Mais qui pourrait penser, — continua-t-il, — que Jean Sbogar, ou même un des siens, eût osé se jeter au milieu de Venise, sans but, sans intérêt connu, car ce n’est point dans une grande ville que ces bandits peuvent exercer ouvertement le brigandage et l’assassinat? Cet artifice des sbires est trop grossier!...

— Il est absurde, — s’écria madame Alberti. — On conçoit qu’un proscrit d’un ordre élevé, que le chef d’un parti généreux s’introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est dévoué à la mort et attendu par l’échafaud. Quand cette tentative serait inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l’y déterminer! Mais quel sentiment, quelle passion déterminerait un misérable chef de voleurs, dont le cœur n’a jamais palpité que de l’espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce n’est pas l’amour, sans doute! Heureux ou malheureux dans ses desseins, toujours sûr d’inspirer le même mépris, de quelle femme obtiendrait-il les regards, sinon de celles pour qui l’on serait honteux de rien entreprendre? Est-il quelqu’un qui comprenne l’amante de Jean Sbogar?

— En effet, — dit Lothario, — ce serait singulier.

— Au reste, — continua madame Alberti. — qui sait même si cet homme existe; si son nom n’est pas le mot d’ordre d’une bande aussi méprisable que les autres, mais assez adroite pour relever sa bassesse par l’éclat de quelque renommée?

— Sur ce point, madame, — dit un homme d’un âge avancé, qui avait écouté attentivement madame Alberti pendant qu’elle parlait, et qui faisait remarquer depuis quelque temps l’intention de lui répondre, — vos doutes sont mal fondés. Jean Sbogar existe très réellement, et ne m’est pas tout à fait inconnu. »

Le cercle se resserra, à l’exception de Lothario qui continuait de prêter à la conversation une attention assez froide, selon son usage, celle tout au plus qu’exige la politesse dans un entretien dont l’objet est également indifférent à tout le monde.

« Je suis Dalmate, — continua l’étranger, — et né à Spalato.

— A Spalato! — dit Lothario, en se rapprochant. — Je connais beaucoup ce pays.