— C’est dans les environs de cette ville qu’est né Jean Sbogar, — reprit le vieillard, — au moins si j’en crois les témoignages qui me sont parvenus, car ce nom même n’est pas son nom. Il le prit en quittant sa famille, qui est une des plus nobles et des plus illustres de notre province, et qui remonte en ligne directe à un prince d’Albanie. Je ne vous dirai pas ce qui le détermina à cette démarche, mais il passa presque enfant au service des Turcs, où il s’acquit promptement une grande réputation militaire. Les événements n’ayant pas été favorables à son parti, il fut obligé de fuir pour se dérober à la proscription. Il rentra, dit-on, en Dalmatie et s’y trouva déshérité. Accoutumé à une vie orageuse, et tourmenté, à ce qu’il paraît, de passions sombres et violentes, il saisit la première occasion venue de se rattacher à un état de révolution permanent. S’il s’était trouvé dans une de ses positions heureuses où l’activité et le génie mènent à tout, il se serait acquis peut-être une réputation honorable. A défaut des périls qui donnent la gloire, il a embrassé ceux qui ne donnent que le mépris et l’échafaud. C’est un être bien à plaindre!
— Vous l’avez vu, vous avez vu Jean Sbogar? — dit Antonia.
— Je l’ai souvent pressé dans mes bras quand il était enfant, — répondit le vieillard. — C’était alors une âme douce et tendre, et une figure si noble et si belle!
— Il était beau? — s’écria madame Alberti.
— Pourquoi pas? — murmura Lothario. — Une belle physionomie est l’expression d’une belle âme; et que de belles âmes ont été altérées, aigries, quelquefois dégradées par l’infortune! Que d’enfants étaient l’orgueil de leurs mères, qui sont devenus le rebut ou la terreur du monde! Satan, la veille de sa chute, était le plus beau des anges! Mais — continua-t-il en élevant la voix, — l’avez-vous connu plus âgé?
— Jusqu’à dix ou douze ans, — dit le vieux Dalmate, — et depuis quelque temps il était devenu rêveur et solitaire. J’ai toujours pensé depuis que je le reconnaîtrais si je le rencontrais jamais.
— Dieu vous préserve, — reprit Lothario, — de le reconnaître sur le banc des assassins! Ce moment serait également affreux pour vous et pour lui... pour lui à qui il rappellerait les souvenirs d’une jeunesse dont il a démenti les promesses, et qui fait peut-être maintenant son plus grand supplice!
— En vérité, Lothario, — dit Antonia, — vous êtes trop disposé à pressentir de semblables impressions dans les autres. Vous ne pensez pas que, dans Jean Sbogar, elles se sont nécessairement aliénées par le seul effet de ses habitudes, et que son âme basse et flétrie ne les comprendrait plus, quand il serait vrai, comme on le dit, qu’elle eût jamais pu les comprendre! »
Lothario sourit avec douceur à Antonia; puis, se retournant vers les autres personnes qui composaient la société, et s’adressant plus particulièrement au vieillard qui venait de parler:
« Que le coupable est malheureux sur la terre, — dit-il en secouant la tête, — puisqu’il est détesté par de telles âmes, sans qu’il lui reste devant elles un prétexte pour se justifier ou pour attendrir la rigueur de leur jugement! Il ne leur paraît qu’un monstre placé tout à fait hors de la nature par la bizarrerie féroce de sa destinée, et qui ne tient à rien d’humain! Il n’a été jeté au rang des vivants que pour les effrayer et pour mourir. Cet infortuné n’a pas eu de parents. Il n’a point compté d’amis. Son cœur n’a jamais battu d’un sentiment profond de tristesse à la vue d’un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s’est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu! qu’une pareille supposition troublerait pour moi l’ordre déjà si triste de la société humaine! Ah! j’aime mieux croire à l’erreur d’un jugement faux, à l’aigreur d’un cœur blessé, à la réaction d’une vanité noble, mais impitoyable, qui s’est révoltée contre tout ce qui la froissait, et qui s’est ouvert une voie de sang parmi les hommes, pour se faire connaître à son passage et pour en laisser une marque.