Antonia s’était encore rapprochée pour isoler Lothario, ou pour mieux l’entendre. Sa main était croisée dans la sienne.

« Oui, — reprit Lothario, — si une femme qui m’aurait été destinée avait permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de l’amour; si un être qui eût approché d’Antonia, qui en eût approché de loin comme l’ombre de la réalité, m’avait pris alors sous la protection de sa pitié...; si j’avais pu respirer sans profanation l’air agité par les plis de sa robe, ou les ondes de ses cheveux...; si mes lèvres avaient osé te dire: Antonia, je t’aime!... »

La société s’écoulait. Antonia, tremblante, avait cessé de comprendre sa position. Elle restait immobile, et madame Alberti était rentrée; mais Lothario n’avait rien changé à son langage. Il répétait sa dernière phrase avec une expression plus sombre, et entraînait madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.

« Que faites-vous, — dit-il, — que faites-vous de Lothario? Connaissez-vous Lothario, ou plutôt cet inconnu, cet homme du hasard qui n’a point de nom? Et vous, la sœur de cette enfant, savez-vous que je l’aime, et que mon amour donne la mort? »

Antonia souriait amèrement.

Cette liaison d’idées ne se faisait pas sentir à son esprit; mais elle y voyait un présage pénible.

Madame Alberti ne s’étonnait point. Ces expressions n’étaient pour elle que celle d’un amour exalté, comme Lothario devait le sentir, et comme elle s’en était souvent fait l’image. Elle pressa la main de Lothario, en le regardant d’une manière affectueuse, pour lui témoigner qu’il dépendait de lui d’être heureux, et qu’il ne trouverait point d’obstacle à ses vœux dans la seule personne qui pût encore exercer quelque empire sur les résolutions de sa sœur. Les sentiments d’Antonia, encouragés par cet aveu, se manifestaient avec plus d’abandon. Elle les peignit d’un regard, le premier regard de ses yeux que l’amour eût animé.

« Malheur à moi! » dit Lothario d’une voix étouffée, et il disparut.

Le bruit d’une rame qui frappait le canal troubla le morne silence qui avait suivi son départ. Antonia s’élança vers la fenêtre. La lune éclairait d’un de ses rayons le panache flottant de Lothario, qui était ce jour-là vêtu à la vénitienne. L’aspect du ciel, le mouvement de l’air, l’heure, l’instant, quelque autre circonstance peut-être, rappelèrent à Antonia, l’apparition de ce brigand inconnu qu’elle avait vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur ne céda qu’un moment à ce souvenir d’effroi. Quel que fût le motif secret du trouble de Lothario, il lui avait dit qu’il l’aimait, et sa tendresse devait la protéger contre tous les périls.