XII

Ah! contrée délicieuse! s’il se trouvait quelque séjour propre à calmer un peu les peines d’un cœur désolé, à panser les blessures profondes faites par les traits du chagrin, et à rappeler les premières illusions de la vie, ce serait toi sans doute qui l’offrirais! Ton aspect enchanteur, tes bois solitaires, ton air pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorte de tristesse... hors le désespoir.

CHARLOTTE SMITH.

Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario. Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses dispositions. Une naissance peut-être obscure, une fortune peut-être dérangée par des prodigalités excessives, de grands malheurs politiques ou privés qui le tenaient pour jamais éloigné de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur lesquelles son imagination s’arrêta, et aucune d’elles ne lui faisait naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d’Antonia. La résistance même de Lothario s’expliquait alors par des sentiments si délicats et si honorables qu’elle n’hésita pas sur les moyens d’en triompher.

Après quelques moments d’entretien avec Antonia, elle l’autorisa à disposer de sa main en faveur de Lothario, et à lui en donner la nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne résisteraient pas à l’amour. Antonia, plus craintive et menacée par des sentiments sombres dont elle avait conservé l’habitude depuis l’enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui présentait les images, attendait avec une impatience plus inquiète que ce jour fût écoulé. Il lui semblait que Lothario ne reviendrait point, qu’elle l’avait vu pour la dernière fois.

Il revint cependant.

Sa physionomie triste et fatiguée annonçait des méditations pénibles. Son teint était plombé. Son œil avait perdu la douceur ordinaire de son expression; il peignait le vague inquiet et orageux d’une imagination malade. Il s’assit près d’Antonia et la regarda fixement; madame Alberti était occupée à quelque distance et se dérobait à dessein à leur conversation. Cette situation avait quelque chose de difficile pour l’organisation timide et faible d’Antonia. Elle essayait de sourire, et une larme roulait dans ses yeux. Son cœur battait avec une grande violence. Quelquefois elle se détournait de Lothario, et puis elle s’étonnait, en revenant à lui, de le retrouver dans cette contemplation immobile et sinistre où elle l’avait laissé. Elle voulait articuler quelques paroles, mais elle balbutiait à peine des sons confus, et Lothario ne s’informait point de ce qu’elle avait voulu dire. L’attention avec laquelle il la couvrait de son regard avait quelque chose d’un prestige et d’une vision nocturne. Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant:

« Vous êtes donc malheureux, Lothario?... »

Cette question se liait, par un rapport imperceptible, à leur dernier entretien, mais elle était plutôt l’expression d’un sentiment douloureux qui résultait de ce qu’elle éprouvait alors, qu’une transition préparée à ce qu’elle avait promis de dire.

Lothario ne répondit point.