Un poids de glace tomba sur le cœur d’Antonia. Lothario s’approcha d’elle doucement; et couvrant ses transports d’une apparence froide et polie:
« Aux montagnes Clémentines! — répétat-il à voix basse. — Antonia y serait venue? »
Antonia chercha les yeux de sa sœur.
« Partout, — dit-elle, en la montrant, — partout avec elle, et avec Lothario.
— Laissez-moi rêver, — reprit-il, — au bonheur qui m’est réservé ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais! »
Lothario était sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Antonia n’était pas plus tranquille. Son inquiétude était devenue une affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta une lettre à Antonia, qui la remit à madame Alberti. Elles étaient seules. Ce billet était conçu en ces termes:
« Jamais, Antonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliez-moi... après m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia! si ce monde auquel tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir; si, parmi les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité d’avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia, jamais! »
LOTHARIO.
Madame Alberti avait lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible venait d’être porté à ce faible cœur, et madame Alberti conçut que ce coup était irréparable.
Le départ de Lothario fut le jour même connu dans Venise; et, suivant l’usage, il y fit naître une foule de conjectures diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsqu’Antonia fut en état d’y réfléchir, elle n’y vit qu’une énigme affreuse, dont elle ne pouvait chercher le mot sans sentir son cœur défaillir et sa raison s’égarer. Une seule fois, elle crut un moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario avait dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avait évité de la laisser rentrer dans cet appartement, qui ne lui rappelait que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme elle était parvenue à s’y introduire sans témoins, et qu’elle regardait, pensive, la place où il l’avait quittée, elle aperçut, au pied du siège sur lequel elle était assise, de petites tablettes de cuir de Russie, garnies d’une agrafe d’acier dont le ressort était brisé. Elle s’en saisit; et pensant qu’elles pouvaient contenir l’explication dont elle avait besoin, que peut-être même Lothario ne les avait pas abandonnées sans dessein dans cet endroit, elles les ouvrit avec empressement, et y promena rapidement ses regards. Elles ne renfermaient qu’une douzaine de pages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une plume, suivant les circonstances où les idées s’étaient présentées à l’imagination de Lothario.