« Je cherchais à dessein les ours de la montagne pour les attaquer avec un pieu qui était la seule arme dont je fusse pourvu, et je regrettais que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras, car je les voyais partout. Je ne fréquentais point d’ailleurs les autres bergers mérédites, qui ne se fréquentaient presque pas entre eux; mais j’en étais connu par quelque courage et par une grande force physique que le hasard m’avait fait quelquefois essayer sous leurs yeux.
« La bizarrerie de mon apparition, l’isolement absolu dans lequel je vivais, et dont aucune circonstance ne m’avait fait sortir, ce qu’on rapportait surtout de ma vigueur et de mon audace, m’avaient acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à l’extraordinaire comme les hommes civilisés.
« Un jour les montagnes Clémentines furent investies par des troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y mourir. Ils étaient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du plateau inférieur où j’habitais est à peu près inaccessible. Qu’y viendrait chercher d’ailleurs la cupidité des peuples voisins? Mais beaucoup de nos frères de l’extérieur étaient morts; nous nous levâmes pour les remplacer. Le hasard de la bataille me livra prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J’avais tout fait pour mourir, car la vie me lassait; mais je perdis la connaissance avec le sang, et on m’entraîna au loin. Cela serait fort long et fort inutile à raconter.
« Ce que ma vie est devenue depuis, c’est un autre mystère qu’il faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de cet asile inviolable et délicieux, que je me suis acquis dans une société nouvelle, hors des pouvoirs et des lois de la terre, a fait palpiter mon sein! Combien de fois j’aurais tout quitté pour en reprendre possession, si l’ascendant d’un sentiment invincible ne m’avait pas retenu!
— Depuis longtemps? — dit Antonia.
— Depuis que je vous ai vue, — reprit froidement Lothario; — et si mon cœur, moins téméraire dans ses sentiments, s’était attaché à quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu comprendre et envier le bonheur de mes bocages! — C’était le rêve de la jeunesse!
— Il me semble, Lothario, — dit madame Alberti, — que vous créez des chimères pour les combattre. Je n’ai point examiné, je n’ai pas même entrepris d’approfondir le secret étrange qui vous fait renoncer de si bonne heure à tous les avantages que vos heureuses qualités vous donnaient lieu d’espérer dans le monde; mais mon existence est liée sans condition à l’existence de ma sœur, et je sais déjà qu’elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages de votre philosophie, jusqu’à ce qu’il vous plaise de revenir à un genre de vie plus digne d’elle et de vous. Elle seule a le droit de me désavouer.
— Allons aux montagnes Clémentines, — dit Antonia en se jetant dans les bras de sa sœur.
— Aux montagnes Clémentines! — s’écria Lothario, — Antonia y serait venue! — elle m’y aurait suivi, et la privation d’un tel bonheur ne suffirait pas à mon châtiment éternel! »
La porte s’ouvrit aux visites ordinaires.