« Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l’ont quelquefois entraînée dans des excès qu’Antonia me reprochait hier, et que je n’ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent; car je les haïssais, sans savoir combien un jour je devais les haïr. Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où l’empire de la société s’était étendu; et, reculant toujours devant ses progrès qui indignaient l’indépendance de mon cœur, je n’aspirais plus qu’à m’y soustraire entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et d’une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la corruption et l’esclavage: le Monténègre est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague m’avait donné lieu de croire qu’il ne participait ni de l’un ni de l’autre. C’est une oasis européenne, isolée par des rochers inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des autres peuples n’a point corrompues. Je savais la langue des Monténégrins. Je m’étais entretenu avec quelques-uns d’entre eux, quand des besoins qui ne s’accroissent jamais, et qui ne changent jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos villes. Je me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui se suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles, ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de l’approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leurs déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour l’exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté l’accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu’ils allaient y porter; car la présence de l’homme social est mortelle à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments naturels. Il était donc difficile d’y pénétrer; j’y parvins cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de l’habitude de leur langage. Ce n’était point d’ailleurs des hommes que j’allais chercher, c’était une terre indépendante où n’avait jamais retenti la voix d’un pouvoir humain fondé sur d’autres droits que la paternité. J’avais mesuré mes besoins, ceux d’un adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce que, dans quelque moment d’ivresse amère, il a cru sentir que toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que Dieu l’a fait seul de son espèce. Il ne fallait à mon ambition qu’une cabane contre les froids rigoureux de l’hiver, un arbre fruitier et une fontaine. J’errai longtemps sur la seule trace des bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l’homme, dans lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien réciproquement me faisait voir partout un ennemi.
« Je ne vous peindrai pas les fortes impressions que je recevais de cette grande et imposante nature qui n’a jamais été soumise, et dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas avec quelle joie je ravissais à la terre une racine nourrissante, sans crainte de faire tort à la cupidité d’un fermier avare, ou de tromper l’espérance d’une famille de laboureurs affamés, et d’entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à un de vos écrivains, l’usurpation de la terre: Ceci est mon champ! Un jour enfin, comment exprimerai-je le mélange inexplicable des sentiments qui se succédèrent en moi! le soleil se couchait dans la plus belle saison de l’année, il se couchait à l’extrémité d’une vallée immense qu’ombrageaient de toutes parts des bocages de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses, et que couvraient, de distance en distance, de petites maisons isolées, mais entourées des plus belles, des plus riantes cultures. C’est un tableau qui appartenait, il est vrai, à l’état de la société, mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu, l’habitation du cultivateur n’avait flatté mes regards d’un aspect plus agréable. Jamais mon imagination n’avait rêvé tant de prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les rapports pleins de charmes de l’homme aimé de l’homme, et utile à son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je regrettai de n’avoir pas vécu au moment où la civilisation n’en était qu’à ce point, ou de ne pas être admis à en jouir chez le peuple qui en goûtait la douceur. Bientôt, je frémis en pensant, en me rappelant que les lois d’une telle société devaient être terribles, et que l’étranger qui en souillait le territoire ne pouvait attendre que la mort. Mon sang bouillonnait d’indignation contre moi-même à l’instant où, dans les veines d’un autre, il se serait glacé de terreur. — Ah! malheur au profane, m’écriai-je, qui apporterait ici les vices et les fausses sciences de l’Europe, si j’y avais une mère, une sœur ou une maîtresse! Il paierait cher l’injure qu’il a faite à l’air que je respire en l’empoisonnant de son souffle. »
« Un Monténégrin m’avait entendu, car je m’étais exprimé dans sa langue. »
« Telles sont aussi nos lois, — me dit-il en me prenant la main, — et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à vivre parmi les bergers mérédites. La différence de nos mœurs nous sépare d’ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers, et que vous consentiriez difficilement à partager les douces habitudes et la vie tranquille de nos pasteurs; seulement, pour ne point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir que nous exerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois l’échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos montagnes, contre ceux d’entre vous à qui des goûts plus simples font ambitionner les paisibles travaux de nos champs; et ce commerce libre d’hommes et de sentiments entretient nos rapports avec nos voisins, malgré la différence de nos mœurs. Ainsi, depuis des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes d’une ceinture d’hommes formidables, et protègent ces champs, qui les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous êtes probablement un des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, — poursuivit-il en m’indiquant un recoin isolé de la vallée, délicieux par son aspect, et déjà couvert des espérances d’une riche moisson, — tout cela vous appartient, qui que vous soyez. Si vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous l’agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre proportionnellement à la nature ce dont vous pourrez vous priver quand votre famille se sera étendue dans nos montagnes; car chez les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des villages à l’étendue des cultures, et chez nous on la mesure sur l’étendue des terres qui restent en friche, et dont des besoins précoces, indices d’une population trop nombreuse, n’ont pas rendu l’exploitation nécessaire. A compter de ce moment vous êtes pasteur mérédite; vous êtes libre, et il n’existe entre vous et nous d’autre lien obligé que celui des secours mutuels et de l’hospitalité, dans les rares occasions où quelque événement inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n’avez pas de besoins actuels, allez prendre possession de votre domaine; autrement, recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature accorde aux désirs d’un homme simple. »
En achevant ces paroles, il se disposait à me quitter, mais une idée insupportable corrompait mon bonheur et me rendait incapable d’en jouir. Il y allait de ma vie de me faire connaître, mais quelque chose de plus impérieux que l’intérêt de ma vie me défendait de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards un bienfait qui ne m’était pas destiné.
« Mon frère, — lui dis-je, — vous êtes abusé par les apparences. Je suis né hors des montagnes Clémentines; j’y ai cherché la liberté. Tout me prouve que j’y aurais trouvé les seuls biens que je désire sur la terre, la libre jouissance de l’air, du ciel et de mon cœur ; mais ce paradis que vous m’offrez appartient à un homme plus heureux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu’un étranger que vous avez le droit de punir. »
Le Morlaque me regardait.
« Jeune homme, — dit-il après un moment de silence, — on ne sait pas tromper à ton âge, mais à ton âge est-on bien sûr de ne pas se tromper soi-même? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes et l’être pour toujours! Rassure-toi d’ailleurs. Jeune comme toi, et alors étranger comme toi au Monténègre, j’y vins chercher un asile, et la même bienveillance m’accueillit parmi ces pasteurs dont je craignais aussi d’être repoussé. Va, — continua-t-il avec une sorte d’autorité, — prends possession des terres que je t’ai montrées. Elle n’appartenait à aucun homme en particulier, mais au premier venu, et nous n’en sommes pas au point d’être obligés de réprimer l’excès d’une population embarrassante. Cent familles occupent ici un territoire qui suffirait à un peuple. Les enfants de tes enfants y croîtront sans être à charge à leurs voisins et sans souffrir de l’aspect de la misère. Adieu, — me dit-il. — Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur. »
« Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître d’un sol fertile qui demandait à peine quelques travaux que leur facilité et leur succès changeaient toujours en plaisir. Mon domaine sauvage était arrosé par les eaux d’un ruisseau abondant qui, de temps en temps grossi par les orages, tombait en cascade du sommet de mes rochers, et allait baigner au loin des vergers trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiraient des familles innombrables d’oiseaux voyageurs. Je jouissais avec délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes jardins contre les vicissitudes imprévues des saisons; heureux quand je ravissais l’abeille même, l’abeille saisie tout à coup par une brise du soir, à l’action mortelle du froid, et quand je la rapportais, réchauffée par mon souffle, au creux de la roche solitaire où elle avait coutume de trouver son abri. Je vécus ainsi deux ans sans communiquer avec personne! J’en avais dix-huit alors, et l’habitude d’une vie agreste avait développé mes forces de manière à m’étonner moi-même.
« J’étais heureux, je le répète, heureux parce que j’étais libre, parce que j’étais sûr de l’être, et je ne connais rien de plus propre à remplir le cœur de l’homme d’émotions délicieuses que cette pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m’enchantait, comme tout me mettait hors de moi dans la contemplation de la nature! Souvent cependant j’étais tourmenté par un besoin inconcevable d’être aimé, et la persuasion désolante que jamais une femme de mon choix ne viendrait dans ces déserts s’associer à mon sort. J’éprouvais alors que le sentiment le plus tendre peut se changer en fureur dans un cœur passionné. J’accablais le monde qui possédait ce trésor inconnu de toute la haine que j’aurais portée à un rival heureux. Je rêvais avec dépit, avec une jalouse colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avaient laissé tomber sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de ma trop grande jeunesse. Je sentais avec une sorte de rage qu’il serait doux de les détromper un jour des préventions de leur vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant de la clarté d’un incendie... Pardonnez, Antonia, au délire d’une folle jeunesse abandonnée à ses passions.