Antonia s’appuya sur sa sœur. Elle pleurait.
« Ma fille, — dit madame Alberti, — respecte ses secrets. Il ne te repousserait point si un obstacle invincible, un autre lien peut-être... »
Lothario l’interrompit.
« Ah! gardez-vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour n’aimer qu’elle, je n’ai engagé ma liberté dans aucune autre affection... Et si sa main pouvait être le prix de l’amour — ou du courage, c’est à moi, je le jure, qu’elle appartiendrait; mais de quel droit et à quelles conditions! A quelles conditions, grand Dieu! et quel homme oserait les proposer! Vengeances du ciel, que vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n’avez-vous pas entendu dire, — ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d’un homme qui s’appelle — Lothario — ce doit être son nom! et l’épouse de Lothario, dans quel palais, le savez-vous, dans quels domaines il la présenterait à ses vassaux! »
Antonia s’assit. Un frisson mortel glaçait ses membres. Des lueurs horribles apparaissaient à son esprit qui se révoltait contre elles. Elle cherchait à pénétrer cet impénétrable mystère; et tout ce qu’elle pouvait distinguer, c’est qu’il était profond et affreux. Lothario s’éloignait, se rapprochait d’elle tour à tour. Quelquefois ses traits portaient l’empreinte du délire, quelquefois ils paraissaient se détendre et se décomposer sous une force irrésistible. Depuis quelque temps il était pensif et abattu. Tout à coup son front s’éclaircit, ses yeux s’animèrent, une idée subite qui le réconciliait avec l’espérance éclata sur sa physionomie. Il tomba aux genoux d’Antonia; et pressant avec transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de larmes:
« Si cependant, — dit-il, — j’avais été le monde pour elle et pour vous!
— Le monde? — répondit Antonia.
— Elle et vous! — continua madame Alberti. — Toute ma vie était dans cette pensée.
— Il serait vrai! — s’écria Lothario, comme accablé sous le poids d’un bonheur qu’il n’avait jamais prévu; — il serait vrai, et je pourrais commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon nom et ma destinée du milieu des hommes — je le pourrais! Mais faut-il... comment oserais-je soumettre ce que j’aime... Ainsi le veut ma fatale étoile? C’est loin d’ici, loin des villes, dans un pays où vous jouiriez inutilement de l’éclat d’un grand nom et d’une grande fortune; — mais où désormais je consacrerais ma vie entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les sentiments qui m’oppressent! »
Lothario garda le silence pendant quelques minutes, puis il se leva; et, reprenant son discours avec plus de calme, il s’exprima ainsi: