L’homme est l’ombre d’un songe, et son œuvre est son ombre.

En vérité, Jean Sbogar n’est que mon ombre, tout au plus, ou je me suis grandement trompé sur la pauvre place que je tiens au soleil.

Le nom de l’auteur de Jean Sbogar revint à Paris de Sainte-Hélène. Ce n’est pas le plus long de mes voyages, mais c’est l’Odyssée de ma renommée. On ne la reprendra jamais à voler si loin. Napoléon, dont le goût littéraire n’était pas bien sûr, témoin sa prédilection pour les supercheries épiques de Macpherson, et pour le pastiche homérique de Luce de Lancival, s’occupa de Jean Sbogar pendant deux jours. Les journaux anglais annoncèrent qu’il avait passé une nuit à le lire, et quelques heures à l’annoter sur un exemplaire qui est resté, à ce qu’on m’a dit souvent, dans les mains du général Gourgaud. Quant au souvenir de mon nom, il ne serait pas tout à fait nécessaire pour supposer qu’il l’eût conservé, de lui attribuer la puissance de mémoire de César, qui appela, chacun par le sien, les quarante mille soldats dont il était accompagné dans les plaines de Pharsale. Si Napoléon a cru réellement, comme il l’a dicté à ses chroniqueurs, qu’il ne se soit fait, sous son règne, que vingt-six arrestations sans mandat judiciaire et sans écrous, sur lettres de cachet revêtues de sa signature impériale, j’aurais bien pu me trouver là. Cette particularité s’explique, heureusement, d’une manière encore plus naturelle, par un fait très simple. Un des amis de Napoléon, à Sainte-Hélène, avait été le mien, à Paris, en 1814, et il savait l’histoire de Jean Sbogar, dans un temps où je ne pensais pas à l’achever. Je suis fier, mais je suis sincère; une pareille circonstance rabat beaucoup de l’illustration qui résulterait pour moi d’avoir été deviné par Napoléon, et j’aurais renoncé volontiers à ce titre équivoque de gloire, s’il m’avait été permis d’en faire tort à mon éditeur.

Quoi qu’il en soit, cette apostille, venue de haut lieu, excita probablement un instant de rumeur dans le bureau de rédaction des feuilletons bonapartistes où je ne jouissais pas d’un grand crédit. Je suppose que ce fut d’abord une assez grave question que de savoir si l’auteur de Jean Sbogar avait gagné quelque peu de chose en capacité, ou si Napoléon était tombé en enfance. Comme il n’était pas de ma destinée d’être pesé dans une telle balance, j’ai aujourd’hui quelque pudeur à le dire. Tout en y réfléchissant, les rédacteurs qui étaient gens habiles, et qui l’ont supérieurement prouvé depuis, convinrent d’un parti moyen. Il fut décidé qu’on n’invente rien en littérature, ce qui est tout à fait mon avis; que cela est défendu plus spécialement qu’à personne aux écrivains qui ne sont pas de l’Académie, ce que je n’admets pas d’une manière aussi exclusive, et que tout homme qui avait osé composer Jean Sbogar serait convaincu de l’avoir volé. Cette résolution passa, je dois le dire, à l’unanimité. Le procureur du roi n’informa point. Il avait cependant beau jeu.

Byron parut tout juste, en français, au milieu de la discussion, et on s’aperçut soudainement, tant sont profondes les perspicacités de la malveillance, que mon malheureux voleur avait été volé au Corsaire. Il est vrai que Jean Sbogar avait quatre ou cinq ans de plus que son aîné d’invention; mais on n’y regarde pas de si près quand on dispute avec l’agneau. La critique a un bon côté. Je lus Byron, que je connaissais à peine pour l’avoir entendu nommer deux ou trois fois à Mme de Staël. Je l’ai lu souvent depuis avec une admiration dont il n’est pas redevable à ma reconnaissance. Le Corsaire ressemble à beaucoup de choses comme tout ce que l’on écrira d’ici à la fin des siècles. Il m’a été impossible, et j’en fais mon compliment à Byron, de lui trouver le moindre rapport avec Jean Sbogar. Certainement, ce n’était pas là le cas de dire, dans aucune acception possible, que les beaux esprits se rencontrent. Si j’avais été Byron, j’aurais porté plainte. Byron, qui savait le français précisément comme je sais l’anglais, ne se plaignit point. Il est mort sans avoir ouvert ni Jean Sbogar, ni les journaux où il en est question, et ce n’est pas de cela qu’il est mort.

Je ne me plaignis pas non plus. La bibliographie m’avait bien quelques obligations. Je ne m’étais jamais sérieusement occupé que d’elle, et comme c’est son affaire d’éclaircir les dates et de redresser les torts littéraires, j’espérais qu’elle me vengerait, si jamais, bibliographie et moi, nous arrivions côte à côte par-devant la postérité. C’est alors que s’imprimait, sur un papier magnifique, et décoré au frontispice de l’ancre scientifique des Aldes, l’excellent Catalogue de la bibliothèque d’un amateur. Le docte et ingénieux auteur se garda bien de me reprocher d’avoir volé Byron; il était trop fort pour cela sur le synchronisme des livres, et il estimait à leur prix ces sornettes, bonnes tout au plus pour l’érudition d’un journal; mais après avoir fait justice de cette polémique aigre-douce, à laquelle il oubliait probablement que je n’avais pas concouru, il me déclara voleur en sa qualité de juré-critique. Il n’y avait que le nom du volé de changé. Vous me direz que les voleurs ne savent pas toujours le nom des gens qu’ils volent; mais vous seriez peut-être aussi embarrassé que moi si on vous accusait d’avoir volé Zchocke.

Cette notule beaucoup plus aigre-douce, pour ne pas dire plus aigre, que ma polémique, à laquelle je n’avais jamais pensé, me plongea dans une cruelle consternation. Je me trouvais atteint et convaincu, dans un livre doué du principe de vie, du crime d’avoir volé Zchocke, moi qui ne voudrais voler personne au monde, fût-ce Zchocke, moi qui ne connaissais pas Zchocke, bien qu’il eût été traduit par Lamartelière, et qu’il se trouvât de ladite traduction dudit Zchocke un exemplaire en papier vélin à dos de maroquin bleu dans la bibliothèque de M. Renouard; moi qui n’étais pas digne de connaître Zchocke en 1815, puisque je ne connaissais pas Byron! j’allai demander partout des nouvelles de Zchocke. Au diable qui avait oui parler de Zchocke! Je commençais à me persuader enfin que la pièce de Zchocke n’existait qu’à un seul exemplaire, qui tenait sa place chez M. Renouard, parmi tant d’autres précieuses raretés, quand mon bon camarade, M. de Pixérécourt, m’apprit que Zchocke était en effet l’auteur d’un drame qui n’avait aucun rapport avec Jean Sbogar, et dont il avait composé, lui, un mélodrame qui valait cent fois mieux que Jean Sbogar et le drame de Zchocke. Je n’eus aucune peine à le croire, mais je ne voulais juger que pièces en main, tant j’avais à cœur, dans mon innocence littéraire, de n’avoir pas pillé Zchocke.

Je finis par le trouver. Quelle humiliation, grand Dieu! D’abord, mon héros s’appelle Jean Sbogar, celui de Zchocke, Abelino; et mon savant confrère à l’ancienne Académie celtique, Eloi Johanneau, vous prouvera quand vous voudrez que c’est littéralement la même chose. En second lieu, Abelino est un grand seigneur qui se fait passer pour un bandit, et Jean Sbogar un bandit qui se fait passer pour un grand seigneur. Le plagiat devient sensible. Troisièmement, Abelino est marié avec la plus riche héritière de la République, et Jean Sbogar refuse d’épouser la jeune fille qu’il aime, de peur de la tacher de son infamie. Le larcin est flagrant. Quatrièmement, Abelino sauve son pays en trahissant la foi qu’il a jurée à des voleurs; et Jean Sbogar, qui n’a porté ses vues qu’à la liberté ou à l’échafaud, marche à la mort avec ses compagnons. Ici l’effronterie du vol va jusqu’à l’impudence. Enfin les deux actions se passent à Venise, où jamais on n’avait eu l’idée de placer une autre action romanesque, et c’est, pour cette fois, comme si vous me preniez la main dans la poche de Zchocke!

Je suis très sensible à cette partie de la critique littéraire qui implique des questions morales. Je n’avais rien eu à faire avec Zchocke, mais il me sembla que tout le monde pouvait dire en me voyant passer: Voilà le plagiaire de Zchocke. J’avais appris que Zchocke était un de ces talents éminents qu’on ne rencontre pas souvent sur la route des réputations, et sur cette route-là j’étais bien sûr de mon alibi; mais cela ne me tranquillisait pas. J’avais des visions de Zchocke et d’Abelino. J’avais des cauchemars d’Abelino et de Zchocke; j’en fis une grosse maladie dont je ne fus sauvé que par le sentiment de ma vertu. Je tenais en effet une bien grande consolation en réserve dans le for intérieur de ma conscience injustement soupçonnée; c’est que je n’avais eu besoin de prendre Jean Sbogar à personne, puisque je devais au hasard l’avantage peu envié, selon toute apparence de l’avoir connu assez particulièrement.

Pendant que j’y réfléchissais, il arriva une chose fort singulière; c’est qu’on oublia aussi complètement mon livre que s’il n’avait jamais paru. Il fallut me résoudre à garder ma défense pour la troisième édition. Aujourd’hui que revoilà Jean Sbogar, et qu’il en sera peut-être question jusqu’à demain, je me vois obligé à déclarer que personne au monde n’a de plagiat à m’imputer dans cette affaire, si ce n’est, peut-être, le greffier des assises de Laybach en Carniole, l’honnête M. Repisitch, qui voulut bien me donner dans le temps, les pièces de la procédure en communication pour y corriger quelques germanismes esclavonisés dont il craignait de s’être quelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rédaction. Je proteste en outre que tout ce que j’ai pris dans son dossier se réduit à certains faits que je n’aurais pas pu mieux inventer, quand j’aurais été Zchocke, et qu’il n’y a rien dans mon cœur qui me reproche de lui avoir fait tort d’une seule des formes de son style, ce bon M. Repisitch étant très entêté sur le classique du greffe, qui n’est pas celui du roman.