On vous dira en Istrie, en Croatie, en Dalmatie, quand vous prendrez la peine d’en tirer des informations, que je n’ai pas fait un grand effort d’esprit pour inventer le nom de Jean Sbogar. Mon principal personnage s’appelait ou se faisait appeler Jean Sbogar, et je présume que les petits enfants des bords du golfe de Trieste vous l’attesteraient encore comme moi, car le nom des chefs de voleurs a le même privilège que celui des conquérants: on s’en souvient partout où ils ont passé. La cour de justice qui le condamna était présidée par M. le comte Spalatin. Les juges que je me rappelle étaient M. de Koupferschein et M. de Giscelon; les hautes fonctions du ministère public étaient exercées avec toute la puissance d’un jeune et précieux talent, par M. Desclaux, procureur-général impérial, qui tient maintenant une place distinguée parmi les avocats de la cour de cassation, et qui me défendrait volontiers, si j’avais besoin de son secours en dernier ressort, de la méchante imputation d’avoir pris Jean Sbogar dans une tragédie de Zchocke. Il sait que je l’ai trouvé tout fait.

Jean Sbogar ne fut cependant remarqué du tribunal que par cette expression plus qu’humaine de physionomie qui était le trait caractéristique de son signalement, et qui le faisait tenir selon l’expression de Schiller, de l’ange, du démon et du dieu. L’intérêt moral de sa défense consistait à mourir sous le nom obscur d’un simple aventurier morlaque, en se dérobant à toute identité avec le ménechme éblouissant dont le déshonneur devait froisser toutes ses amitiés et flétrir toutes ses amours. Il ne répondit aux questions de ses juges que par l’affirmative ou la négative esclavone, et s’il faillit se trahir, ce fut seulement à la lecture du jugement capital, prononcé en français, qui ne frappait en lui qu’un bandit vulgaire. La nuit s’avançait au point qu’on venait d’être obligé d’apporter des flambeaux. J’étais debout contre sa banquette; je remarquai qu’il écoutait cette langue qu’il avait refusé de comprendre, et qu’un regard de joie illumina ses yeux, quand il put reconnaître au texte de la condamnation qu’elle avait écarté les faits relatifs à ses pseudonymies d’Allemagne et d’Italie. Ce regard radieux de bonheur, je l’interceptai peut-être, car il n’en fut pas question au parquet. Voilà pourquoi j’ai écrit une nouvelle intitulée Jean Sbogar.

J’aurais pu m’en tenir, pour ma justification, à ces lambeaux de la biographie d’un voleur, qui a laissé quelque souvenir à cent mille témoins vivants; mais mon amour pour l’anecdote est capable de m’entraîner plus loin, si on veut me suivre, et j’y suis d’autant plus disposé que le public m’inquiéterait peut-être sur la dimension de Jean Sbogar, dans lequel il a le droit d’exiger un volume raisonnable. Il est vrai que je ne lui en ai pas tant promis.

La condamnation de Jean Sbogar était un fait légal auquel il ne manquait que la sanction matérielle d’une exécution de sang; mais le cérémonial coquet de nos codes philantropiques exigeait un appareil inconnu dans le pays. Il fallut donc que Jean Sbogar se résignât à implorer dans son cachot le jour de délivrance où un charpentier de la ville des Argonautes parviendrait à élever sur des tréteaux deux longs poteaux parallèles, et où le taillandier carniolan consentirait à y ajuster un couteau propre à couper une tête d’homme. Les essais furent si gauches et si malheureux, qu’ils forcèrent probablement les hommes d’État à désespérer de la civilisation de l’Illyrie. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous la quittâmes quelques mois après, avec peu de confiance dans la perfectibilité des nations conquises. Nous ne lui avions pas même laissé la guillotine!

Jean Sbogar, affranchi par un jugement en forme de la seule inquiétude qui eût troublé son sommeil, devint plus communicatif, et s’ouvrit sans difficulté aux hommes dans lesquels il croyait pouvoir placer quelque foi, surtout quand ils lui offrirent la garantie jusqu’alors inviolée des serments du carbonarisme. C’est alors que je le vis à deux ou trois reprises, fort supérieur au Jean Sbogar que j’ai tenté de peindre, et peut-être à tous les types du même caractère qu’offrent le roman et la poésie, depuis le capitaine Laroque de Cervantes, jusqu’au Charles Moor des Voleurs. Il parlait avec élégance, et souvent éloquemment, le français, l’italien, l’allemand, le grec moderne, et la plupart des dialectes slaves. Quelques-unes des phrases fort hétérodoxes en politique, dont j’ai composé ses Tablettes, sont tirées de sa conversation avec une scrupuleuse littéralité. J’ajouterai seulement quelques détails à son portrait pour les lecteurs qui veulent tout savoir, et qui ne pardonnent pas au nouvellier de s’éloigner de l’historien dans les moindres particularités; mais on ne saurait contenter tous les goûts. N’ai-je pas eu quelques disputes avec les femmes pour lui avoir laissé des boucles d’oreilles?

Jean Sbogar n’avait pas les cheveux de ce blond doré qui prête une beauté pittoresque de plus aux têtes gracieuses du Nord et de l’Occident. Ils tiraient à peu près sur le rouge cuivre, couleur fort estimée au nord de l’Italie, mais qui n’est pas de mise à Paris, et dont j’aurais d’autant plus de peine à faire comprendre le charme, que la seule comparaison qui me soit venue est un sacrifice aux conventions du langage. Elle n’exprime pas leur nuance qui variait aux jeux de la lumière de tous les reflets de dix métaux confondus dans la fournaise, depuis le moment où ils en débordent en flamboyant, jusqu’au moment où ils noircissent refroidis. On pourrait cependant se faire une idée du caprice des couleurs de leurs touffes épaisses et flottantes quand on a vu l’éruption d’un volcan du commencement à la fin. Par une singulière bizarrerie de la nature, sa moustache et sa barbe qu’il portait longue au cachot étaient d’un noir d’acier bruni.

L’habitude du cheval avait arqué remarquablement les jambes de Jean Sbogar, mais son buste était si large, surtout aux épaules, qu’on ne s’étonnait pas que ses supports eussent fléchi sous le poids. Son cou paraissait au contraire extrêmement grêle vers le bas, peut-être à cause de sa longueur. Il plaisantait avec une gaieté horrible sur cet avantage de sa conformation, et cet effrayant badinage était tel que j’aime mieux le laisser deviner que de l’écrire.

Le signalement n’avait pas pu oublier la main blanche, délicate et féminine de Jean Sbogar, qui contrastait, à la vérité, d’une manière extraordinaire avec le reste de ses formes sveltes, mais robustes et presque athlétiques. Je n’en ai point vu de plus jolie; on aurait jugé à la regarder qu’elle était tout au plus capable de supporter les quatorze joyaux qui la paraient le jour de son arrestation, qui furent estimés quatre-vingt mille francs, et qui, révérence gardée pour le bijoutier expert, en valaient probablement davantage. On ne se serait pas douté, si on l’avait vue sortir de la manche d’un domino de Venise, qu’elle fût capable de soutenir une épée et, bien moins encore, de la manier avec dextérité à la tête d’un escadron; elle aurait cependant émietté, si elle en avait pris la peine, des barreaux, des verrous, des grilles, des portes de fer.

Il manquerait quelque chose au portrait de Jean Sbogar si je n’en esquissais le grand trait moral: c’était une sorte de morgue royale qui se manifestait dans toute sa personne, dans son port, dans ses attitudes, dans son regard souverain, dans son dédaigneux sourire, dans sa parole haute, brusque et impérative, mais surtout dans le pli rude et menaçant qu’il roulait, creusait en sillons, brisait en angles aigus, croisait, pour ainsi dire, en éclairs entre ses sourcils à la plus légère contradiction. Cette manifestation farouche d’une volonté despotique m’aurait fait horreur du haut d’un trône; mais je ne saurais exprimer combien je la trouvai sublime sur la paille du condamné, entre les guichetiers soumis qui l’entouraient comme des chambellans, et qui recevaient comme des grâces les ordres de l’infortuné que la justice venait de donner au bourreau.

Une nuit, les portes de la prison furent ouvertes par un événement de force majeure, tout à fait étranger à Jean Sbogar et à sa troupe, et que je raconterai peut-être ailleurs si l’occasion s’en présente, ou si l’on ne s’ennuie de m’entendre conter. Tous les prisonniers s’enfuirent; le concierge disparut; ses employés se dispersèrent. Au lever du soleil toutes les issues étaient libres. Jean Sbogar sortit le dernier, mit en sûreté une vieille femme que l’arrêt avait frappée avec lui, et que le système de l’accusation présentait comme sa mère, alla chercher son cheval à une auberge du faubourg de Cracaw où il l’avait laissé, lui fit donner l’avoine, prit la route d’Istrie, et coucha le soir à Adelsberg; deux jours après, il fut enveloppé dans l’antique masure de Duino, et le reste se passa ainsi que je l’ai dit, ou à peu près, car je ne pensais pas que le roman fût tenu à l’exactitude de la gazette, et quiconque s’entend à ce genre de composition ne s’étonnera point que j’ai supprimé l’épisode surabondant de Laybach, malgré sa péripétie, pour arriver plus vite au dénouement de Mantoue. Là mourut Jean Sbogar sur l’échafaud qui avait bu, dit-on, en six mois, le sang d’un millier de ses compagnons, chose difficile à croire et que je ne garantis pas. A Mantoue, jamais charpentiers ni taillandiers n’avaient failli à l’appel de l’autorité, quand il s’agissait des préparatifs d’un supplice. L’instrument officiel de l’assassinat juridique s’y était conservé par tradition, de temps immémorial, comme dans la plus grande partie de la péninsule italique, ce qui est suffisamment prouvé aux amateurs des monuments et des humanités du moyen âge, par une des admirables estampes dont Bonasone enrichit à Bologne en 1555 les fastidieux emblèmes du noble Achille Bocchius, et que les bibliomanes recherchent peu dans les exemplaires retouchés en 1574 par Augustin Carrache. La perfectibilité aura beau dire et beau faire; la guillotine n’est pas de son invention.