Les détails dans lesquels je viens d’entrer ne sont pas entièrement inconnus partout. M. Percival Gordon, qui a pris la peine de traduire Jean Sbogar en anglais, sur la première édition, déclare dans sa préface de 1820 que Jean Sbogar est un personnage historique, dont la renommée aventureuse remplit encore les États vénitiens. Ce n’est du moins pas en Angleterre qu’on m’a imputé l’imitation subreptice d’un poème anglais qui n’y manque pas de popularité, et cela me console.

Je n’ai plus qu’à parler de ce qui distinguera cette édition des précédentes, et c’est plutôt l’affaire du libraire que la mienne. Les corrections seront assez nombreuses; elles seraient innombrables si j’avais le courage difficile de relire attentivement ce que j’ai écrit il y a vingt ans. On concevra sans peine qu’il y a beaucoup de fautes à laisser dans un livre qu’on n’est pas le maître de détruire tout d’une pièce. Le ciel m’est témoin que c’est là le seul avantage que me fassent regretter aujourd’hui les mauvaises chances de ma fortune, emportée dans un naufrage plus grand et plus mémorable que le mien. Plectuntur achivi.

Les Tablettes sont augmentées de plusieurs pages que mes amis avaient supprimées sur le premier manuscrit, dans quelques accès de prudence politique dont le motif m’échappe totalement, car je ne les trouve pas plus insensées et pas plus furieuses que les autres. On sait ce que j’en pense, et pourquoi je les donne.

Ce qui résultera de plus essentiel de ces longues et ennuyeuses élucubrations, c’est que Jean Sbogar n’est ni de Zchocke, ni de Byron, ni de Benjamin Constant, ni de Mme de Krudener; c’est qu’il est de moi; et cela était fort essentiel à dire pour l’honneur de Mme de Krudener, de Benjamin Constant, de Byron et de Zchocke.

CHARLES NODIER.

Jean Sbogar

I

Hélas! qu’est-ce que cette vie où ne manquent jamais les afflictions et les misères, où tout est plein de pièges et d’ennemis! car le calice de la douleur n’est pas plutôt épuisé qu’il se remplit de nouveau; et un ennemi n’est pas plutôt vaincu qu’il s’en présente d’autres pour combattre à sa place.