« Depuis le départ de Lothario, la mélancolie d’Antonia avait fait de rapides progrès. Elle était tombée dans un abattement d’autant plus effrayant qu’elle semblait en ignorer elle-même ou en avoir oublié la cause. Sa tristesse n’avait rien de déterminé; c’était un malaise vague duquel on la tirait avec une distraction vive, mais où elle rentrait plus vite qu’elle n’en était sortie. Il lui arrivait souvent de sourire, et quelquefois même sans motif; alors sa gaieté faisait peine à voir, parce que l’expression de sa physionomie paraissait ne pas bien s’accorder avec l’état de son cœur. Jamais elle n’avait cherché avec plus de soin les promenades solitaires. Presque tous les lieux qu’elle fréquentait lui rappelaient Lothario, mais elle ne le nommait jamais. Elle évitait les conversations où son souvenir pouvait se mêler; on aurait cru qu’elle cherchait à se persuader qu’il n’avait pas existé pour elle, et qu’il n’était dans sa vie que l’illusion d’un rêve ou d’un accès de délire. Elle s’occupait souvent au contraire de son père et de sa mère, qu’elle n’avait pas nommés depuis longtemps, et elle en parlait, contre son usage, sans répandre des larmes, comme si elle n’en avait été séparée que par un court espace de chemin, et qu’elle dût bientôt les rejoindre.
Madame Alberti regarda cette circonstance comme quelque chose d’heureux dans la situation d’Antonia. Elle pensa que ses souvenirs se détruiraient plus facilement les uns par les autres, et qu’il lui serait plus aisé d’oublier les contrariétés d’un sentiment dont elle était encore loin de connaître toute la puissance, auprès du tombeau de ses parents. Elle résolut donc de reconduire Antonia à Trieste, et Antonia reçut cette proposition avec un témoignage de satisfaction froide, le seul que ses traits mornes et ses yeux fixes pussent imparfaitement manifester. Au reste, madame Alberti n’avait pas renoncé pour elle à toute espérance. Elle était bien persuadée, au contraire, et il n’y avait à la vérité rien de plus probable, que l’étrange procédé de Lothario n’était qu’un nouvel effet de la bizarrerie de son caractère ou de l’embarras de sa position, et qu’il ne tarderait pas à revenir aux pieds d’Antonia réclamer les droits qu’elle lui avait donnés à un bonheur qui semblait passer toutes ses espérances.
Il était possible que les raisons qui rendaient nécessaire ce système singulier dont il enveloppait ses actions l’empêchassent alors de former un nœud qui, en fixant tout à fait son existence, le soumettrait de trop près et par trop de points à la curiosité des hommes, et le soustrairait à ce vague de conjectures dont l’incertitude ne lui était sans doute pas inutile.
Dans l’état de l’Europe, combien d’hommes éminents étaient forcés, comme Lothario à cacher leur nom à travers vingt pays différents, et à se dérober comme lui aux affections les plus profondes, aux devoirs les plus doux de la nature, pour conserver leur sécurité, et surtout pour ne pas compromettre celle des personnes qui leur étaient chères!
Telle était évidemment la situation de Lothario, et il fallait bien qu’elle changeât un jour. Il aurait été absurde de chercher à sa conduite une autre explication. On pouvait même penser que s’il avait redouté, avec de justes motifs, de trop prolonger son séjour dans une grande capitale où il était déjà très connu, il ne manquerait pas de se diriger du côté de Trieste, quand il aurait appris qu’Antonia y était de retour.
Ces suppositions avaient beaucoup de vraisemblance, et Antonia ne les repoussait point; seulement elle ne répondait rien, et regardait sa sœur d’un œil défiant quand il en était question; puis elle se jetait dans ses bras.
Les affaires qui les avaient appelées à Venise ne les retenant plus, elles en partirent sur un bateau qui se rendait à Trieste par les lagunes. Cette manière de voyager leur avait paru préférable à toute autre, parce qu’elle leur faisait éviter les routes infestées par la troupe de Jean Sbogar, et surtout le passage dangereux où elles avaient failli devenir ses prisonnières.
Les canaux des lagunes offrent peu d’intérêt au voyageur. Tracés par la nature entre des portions de terre désertes et arides que la mer envahit et abandonne tour à tour, et qui ne peuvent offrir d’asile qu’aux troupes errantes des oiseaux du rivage, rien ne varie, rien n’anime leur triste monotonie. Ils ne présentent partout aux regards que des grèves stériles ou des forêts de roseaux, d’où s’élève quelquefois avec un long cri le héron surpris dans son sommeil par le bruit des mariniers et des passagers.
Antonia, pensive, n’avait encore été distraite par aucune circonstance digne de l’occuper, quand la nuit tomba et vint prêter à tous les objets un caractère plus calme et plus doux. Le ciel était parsemé d’étoiles brillantes, mais la lune lui refusait sa lumière. On ne distinguait plus rien hors de la barque, et le balancement alternatif des rameurs s’y faisait à peine apercevoir. On n’entendait que la chute cadencée de leurs rames et le sifflement de l’eau divisée par la proue. Tout à coup l’homme placé au gouvernail rompit le silence de la nature en chantant, d’une voix qui n’était pas sans agrément, quelques strophes du Tasse où sont peintes en vers harmonieux les délices de la solitude entre deux amants également épris. Ses accents, que rien ne réfléchissait dans l’immensité de l’air et du ciel, et qui s’étendaient sans obstacle sur la surface unie de la mer, faisaient participer l’âme à la jouissance de cet infini dans lequel ils allaient mourir. Antonia les écoutait avec un sentiment dont la douceur l’étonna, et qu’un moment auparavant elle n’aurait pas cru pouvoir goûter encore. Elle ne savait à quoi attribuer la confiance qui remplissait son cœur, et qui en calmait tous les orages. Ce n’était pas l’illusion vive et tumultueuse des premières espérances, c’était la jouissance reposée d’un avenir pur. Il lui semblait que ces intelligences tutélaires qui veillent sur les derniers moments de l’innocence, et qui viennent lui ouvrir le séjour de l’éternel repos, devaient manifester ainsi leur présence.
Madame Alberti éprouvait la même émotion. Sa main s’était unie à celle d’Antonia, elles s’étaient penchées l’une contre l’autre, et leurs cœurs battaient d’un mouvement régulier et doux. Plongées dans une langueur que l’extrême tranquillité de l’air et l’ondulation presque insensible des eaux contribuaient à entretenir, elles s’endormirent en s’embrassant.