Il y avait peu de temps que leur repos durait quand un coup de fusil, tiré à peu de distance, troubla le sommeil d’Antonia. Madame Alberti était encore appuyée contre elle, mais elle ne parla point. Antonia crut d’abord qu’elle avait rêvé; mais l’immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots étranges qu’elle entendit dans l’entretien confus des mariniers épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le bras par une main froide et nerveuse.

« C’est encore une femme, — dit une voix: — Jean ne sera pas content. »

A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front, une sueur froide inonda ses membres, et elle perdit connaissance. Elle ne revint à elle qu’au bruit des roues d’une voiture qui la conduisait, et sous laquelle tremblaient, en grondant sourdement, les ais retentissants d’un pont-levis.

Elle était seule.

Antonia, revenue de ce premier accès d’étonnement qui donne aux malheurs inattendus l’apparence d’un songe, ne tarda pas à comprendre celui-ci. Il était hors de doute que c’étaient des bandits apostés sur le bord de la mer qui avaient arrêté le bateau, et ces bandits ne pouvaient appartenir qu’à la troupe de Jean Sbogar. Descendue de la voiture, et soutenue par deux hommes dont le vêtement bizarre et la physionomie féroce la remplissaient d’effroi toutes les fois que les lumières éparses sous les voûtes venaient à les éclairer, elle parcourait les vastes galeries, les escaliers immenses, les salles gothiques du château, en se confirmant de plus en plus dans l’horrible idée qu’elle était prisonnière à Duino.

Arrivée à une chambre qui paraissait lui être destinée, et où son affreuse escorte la laissa libre un moment, elle s’élança vers une croisée ouverte, et ne vit devant elle que la mer. Une lueur lointaine, qui lui parut être celle du phare d’Aquilée, brillait seule au milieu des astres nocturnes. Elle ne douta plus de son sort, et tomba navrée de douleur sur un fauteuil.

« A Duino! — s’écria-t-elle: — Jean Sbogar!... Mais qu’a-t-on fait de ma sœur? »

Les voûtes sonores répondirent seules à ses cris.

Le dernier mot qu’elle avait prononcé expira dans leurs profondeurs, comme une voix faible qui s’éteint. Antonia se leva épouvantée en répétant: « Ma sœur!... » du ton d’une personne affligée d’un songe pénible, et qui cherche à se réveiller.

L’illusion de l’écho se renouvela plus sinistre encore. Elle ressemblait au dernier gémissement d’une mort violente. La malheureuse Antonia, presque incapable de se soutenir, s’appuya contre un des grands pilastres de la porte d’entrée, sous un réverbère qui répandait sur elle toute sa clarté. Elle embrassa en tremblant la colonne froide, y colla son visage à demi recouvert de ses cheveux flottants, et se sentit fléchir sous le poids de sa terreur. Quelques hommes groupés dans le corridor paraissaient la regarder de loin; mais la faiblesse de sa vue ne lui laissait distinguer, dans l’ombre où ils étaient cachés, que le mouvement de leurs panaches, et elle n’était pas bien sûre de ne pas s’abuser, quand un cri terrible frappa son oreille.