« Ma sœur est là, » dit-elle à haute voix, incapable de modérer le sentiment qui absorbait toutes ses idées, qui pénétrait tous ses sens d’un mélange inconcevable de joie et de terreur.

Elle se releva précipitamment, et s’élança dans une rampe mal éclairée qui devait la conduire aux souterrains du château. Après d’innombrables détours qu’indiquaient d’espace en espace des lampes pâles cachées dans les creux de la muraille, elle ralentit sa marche, parce que le bruit qui l’avait attirée s’était rapproché de manière à ne pas lui laisser perdre un mot, mais elle n’entendit plus le nom de madame Alberti. C’était seulement, comme elle l’avait présumé, un chant semblable aux chants de l’église, qui était entonné par une seule voix et répété en chœur. Bientôt, elle arriva au lieu même de la cérémonie; et, transie de frayeur, elle se glissa comme un spectre entre les hautes colonnes qui soutenaient la voûte à une hauteur prodigieuse, cachée dans les ombres que projetaient au loin leurs bases énormes. Toutes ces colonnes chargées de faisceaux de lances, de cimeterres et d’armes à feu, formaient une espèce de forêt à travers laquelle on ne pouvait distinguer que confusément ce qui se passait au centre de cette salle souterraine.

Antonia, exaltée par son attachement pour sa sœur, s’armait de plus en plus d’une résolution jusqu’alors étrangère à son caractère. Chaque fois que les voix réunies remplissaient les échos d’un bruit prolongé qui pouvait couvrir le bruit de ses pas, elle volait d’une colonne à l’autre, et attendait, pour oser tourner ses yeux sur l’enceinte, que le silence universel qui y succédait de temps à autre, et que son aspect aurait sans doute troublé, lui prouvât qu’elle n’avait pas été aperçue.

Cependant la délicatesse de sa vue ne lui permettait pas de distinguer les objets que comme s’ils avaient été interceptés par un nuage, et le vague que son imagination prêtait à leurs formes incertaines augmentait la terreur de cette scène nocturne.

Du côté opposé à l’entrée du souterrain, s’élevait une longue suite d’arcades anguleuses dont les pointes se perdaient dans l’obscurité de la voûte, et qui n’étaient séparées entre elles que par d’autres groupes de colonnes minces, noircies et usées par le temps. Des tentures de deuil coupaient ces arcades à une certaine élévation, et les brigands disséminés sur le fond de cette décoration funèbre ajoutaient à sa mystérieuse horreur; les uns, immobiles et recueillis, assis au fond des stalles creusées dans le massif des colonnes, et qu’on aurait pris pour des figures sinistres disposées par un sculpteur atrabilaire, ceux-ci, debout autour des candélabres de fer, et attisant de leurs poignards la flamme des torches et des brasiers; ceux-là qui se perdaient dans la nuit des portiques éloignés, et qui, à travers les ténèbres mobiles dont s’obscurcissaient et se dégageaient tour à tour leurs têtes sourcilleuses et leurs barbes touffues, ressemblaient à autant de fantômes. Parmi eux, il en était un surtout dont la singulière attitude excitait d’autant plus vivement l’attention d’Antonia, qu’elle jugea bientôt qu’il était malheureux et sensible. Son visage était enveloppé d’un crêpe qui le cachait entièrement. Agenouillé sur les premières marches d’une estrade dont le reste se dérobait à la vue d’Antonia, il était appuyé sur la poignée de son sabre et pleurait amèrement. Le bruit de ses sanglots interrompait seul la voix ferme et soutenue du prêtre qui présidait au sacrifice. Antonia, hors d’elle-même et pressée par une curiosité invincible, fit un mouvement pour voir l’autel. C’était un lit funèbre, et sur ce lit une femme couchée, la tête soulevée sur un coussin de velours noir, et à peine défigurée par les traces récentes de la mort.

« Ma sœur! » s’écria Antonia, et elle tomba.

C’était elle en effet, car le coup de fusil tiré sur le bateau l’avait tuée, et la troupe de Jean Sbogar lui rendait les derniers honneurs.