Rassurée par tout ce qu’elle remarquait, elle n’hésita pas à s’engager dans la galerie qui aboutissait à sa chambre et à suivre ses détours jusqu’au grand escalier du château. Elle descendit sans obstacles, parcourut avec la même facilité le vestibule et les cours, et parvint au pont-levis sans rencontrer personne. Il se baissa à son approche, comme si une puissance magique avait interprété le vœu d’Antonia, et s’était empressée d’y obéir. A peine l’eut-elle laissé derrière elle, qu’elle aperçut une voiture de voyage prête à partir, et gardée par des domestiques. Elle crut même reconnaître qu’elle était chargée de bagages qui avaient été pris avec elle sur le bateau, et l’empressement du postillon, à son approche, lui donna lieu de croire qu’elle était attendue. Elle s’informa cependant de la destination de cette voiture.
« Apparemment pour Trieste, — répondit un des domestiques; — mais pour tel lieu qu’il plaira à la signora Antonia de Monteleone.
— C’est moi, — reprit Antonia.
— Nous n’en doutions pas, — dit le postillon; — il n’y a pas d’autres femmes dans ce château, et nous sommes prêts à vous obéir.
— Il y a une autre femme dans ce château, — s’écria Antonia... — Ma sœur est dans ce château... Ne vous a-t-on pas prévenus que je serais accompagnée de ma sœur?
— On n’a parlé que de la signora, — dit-il en secouant tristement la tête, — et il n’y a pas d’apparence que sa sœur puisse sortir du château, si ce n’est pas l’intention du propriétaire. Mais madame ne connaît peut-être pas le propriétaire du château de Duino. Captive depuis si peu de temps...
— Pardonnez-moi, — répondit Antonia, — je sais où je suis. Il est cependant incompréhensible que ma sœur ne soit pas ici. »
Le pont-levis était encore baissé. Le château n’était gardé que par les vigies de ses tours. Antonia jeta les yeux dans l’intérieur, et pensa que sa sœur y était prisonnière.
« Je resterai, — dit-elle d’une voix forte, — je ne partirai pas sans elle, et sa destinée sera la mienne. »
En prononçant ces paroles, elle avait rapidement parcouru une partie de l’espace qui la séparait du grand escalier. Elle se retourna pour voir si elle n’était pas suivie. Le pont-levis se relevait. A cet aspect son courage faiblit; il lui sembla que tout finissait, et qu’elle venait d’élever entre elle et le monde une barrière qu’elle ne franchirait plus. Elle aurait voulu se voir transportée tout à coup au milieu d’une forêt sauvage, à la merci des animaux les plus féroces, pendant une des nuits les plus âpres de l’hiver, mais encore libre et maîtresse d’elle-même; les murs du château pesaient sur elle, sur l’air qu’elle respirait, et son cœur comprimé était près d’éclater dans son sein. Elle s’approcha de la balustrade pour s’appuyer et pour reprendre haleine. Ses yeux étaient tournés vers un soupirail d’où sortait une faible lumière qui venait trembler à ses pieds. Au bout de quelques instants d’attention vague et involontaire, elle crut saisir des bruits singuliers qui sortaient aussi des souterrains du château, et qui rappelaient à son esprit la solennité de certains chants religieux. Elle jugea d’abord que ce devait être le mugissement de la mer qui se brise au pied de la montagne; mais ces bruits n’arrivaient à elle que par intervalles, quelquefois même ils paraissaient tout à fait arrêtés, et Antonia se rapprochait à pas mesurés du soupirail avec une curiosité inquiète. Ils la frappèrent enfin plus directement, au point qu’elle s’imaginait y discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée que la préoccupation de son esprit pouvait avoir produit cette illusion, elle s’agenouilla sur le bord du soupirail; et retenant sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitait l’air, elle l’entendit encore.