Le jeune homme la regardait, les yeux mouillés de larmes, parce qu’il s’apercevait que sa raison était égarée.

« Attends, — lui dit-elle du ton de la plus grande surprise, — ce sont des larmes! je croyais qu’on ne pleurait plus. Ne me cache pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus en montrer. Je me souviens d’avoir vu un autre homme, c’était dans un endroit où je n’étais pas attendue, un homme qui pleurait aussi. Je pense que ce pouvait être toi, car son visage était couvert d’un voile qui m’empêchait de le connaître.

— Ses traits me sont inconnus comme à vous, — répondit Fitzer. — Peu d’entre nous l’ont aperçu autrement qu’à travers ce voile ou la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l’ont vu à découvert dans les combats; mais il vient très rarement à Duino, et n’y paraît que masqué depuis que nous parcourons sans danger les provinces vénitiennes. C’est notre capitaine.

— Où est-il? — reprit froidement Antonia. — Il ne sait donc pas que je suis ici?

— Il le sait, mais il n’ose se présenter devant vous, de crainte que sa présence ne vous alarme, et que vous ne lui imputiez l’erreur qui vous a rendue captive.

— Captive? dis-tu. Antonia est plus libre que l’air! Cette nuit encore, je me suis promenée bien loin d’ici dans des bosquets délicieux, où je respirais un air si pur! Je n’ai jamais vu tant de fleurs! Ma sœur y était avec moi; elle a voulu y rester. J’y allais plus souvent quand j’étais plus jeune; mais je n’y suis jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce temps-là. »

Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières s’abaissèrent. Son teint était animé de couleurs foncées, ses lèvres paraissaient desséchées par une fièvre brûlante. Elle riait et sanglotait.

Le destin d’Antonia était accompli. Il ne lui restait plus sur la terre d’autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui avait si mystérieusement apparu au Farnedo, et qui était Jean Sbogar lui-même. L’amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une sollicitude et avec une pureté qui l’aurait étonnée sans doute, si le trouble de sa raison lui avait permis de réfléchir sur son état. On fit venir, des chaumières de Sestiana, des jeunes femmes pour la servir et pour la garder; des médecins célèbres furent appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins que sa maladie exigeait. Un ecclésiastique, depuis longtemps prisonnier des brigands, celui qui venait de célébrer le service funèbre de madame Alberti, dans un souterrain qu’ils avaient converti en chapelle pour cette cérémonie, épiait auprès de son lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissait, pour lui porter les consolations du ciel. Ces hommes féroces enfin, dont l’âme n’avait conçu jusque-là que des pensées de sang, purifiés par l’aspect de tant d’innocence et touchés de tant d’infortune, lui prodiguaient les marques de soumission les plus délicates et les plus tendres. Antonia s’accoutumait à les voir et à les entretenir des illusions bizarres qui se succédaient dans son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n’osait se présenter auprès d’elle sous le voile ou le casque à visière qui dérobait ses traits, que lorsqu’elle était livrée au sommeil, ou que le délire lui ôtait la connaissance de tous les objets, et qu’il pouvait nourrir ses regards de la douloureuse contemplation de l’objet aimé, sans s’exposer à lui inspirer de la crainte ou de l’horreur. Un jour cependant, prosterné à ses pieds et incapable de contenir les sentiments qui l’oppressaient:

« Antonia! — s’écria-t-il d’une voix étouffée par les sanglots, — Antonia! chère Antonia! »

Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. Il s’empressa de s’éloigner. Elle le rappela d’un signe. Il demeura, la tête penchée sur sa poitrine, dans l’attitude de l’obéissance et de l’attention.