« Antonia! — dit-elle après un moment de silence, — je crois que c’est en effet mon nom, je le portais dans la maison où je suis née, et l’on me promettait alors d’être heureuse. Écoute, continua-t-elle en prenant la main du voleur, — je veux te faire une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyais qu’il était si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûlait pas mes veines, quand mes pleurs ne brûlaient pas mes joues, quand je ne voyais pas des esprits qui courent dans les halliers, qui ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des sources de feu; quand les âmes des assassins qui n’ont point d’asile dans le tombeau ne venaient pas encore autour de moi bondir et s’élancer avec des rires cruels, et qu’à mon réveil je n’étais pas obligée de détacher la vipère enlacée à mes cheveux, la vipère dont la tête écumante d’un poison bleuâtre a reposé sur mon cou... dans ce temps-là il y avait un ange qui voyageait sur la terre avec des traits qui auraient ému le cœur d’un parricide; mais je n’ai fait que le voir, parce que Dieu le retira quand sa félicité fut jalouse de la mienne, et je l’appelais « Lothario, mon Lothario... » Je me rappelle que nous avions un palais dans des montagnes bien éloignées. Jamais je n’ai pu en trouver le chemin. »
Quoique le brigand n’eût pas quitté son voile, Antonia s’aperçut que ses pleurs avaient redoublé à ces derniers mots. Elle lui sourit alors avec une pitié tendre; et reprenant sa main qu’elle avait laissé échapper et qui n’avait osé retenir la sienne:
« Je sais, — lui dit-elle, — que je te fais de la peine, et je t’en demande pardon. Je n’ignore pas que tu m’aimes et que je suis ta fiancée, la fiancée de Jean Sbogar. Tu vois que je te connais et que je parle raison aujourd’hui. Il y a longtemps que notre mariage est arrangé, mais je n’ai pas voulu avoir de secret pour toi. D’ailleurs, ce Lothario pourrait bien ne pas exister. J’ai vu depuis quelques jours tant de personnes qui n’existent que dans mon imagination et qui m’échappent quand je reviens à moi!... Je suis sûre, par exemple, que tu ne m’as pas connu de sœur? Non, — reprit-elle après avoir réfléchi un instant. — Si j’avais une sœur, elle me tiendrait lieu de mère, et nous ne pourrions nous passer d’elle à la célébration de nos noces. Dis-moi si tu fais, pour ce jour-là, de brillants préparatifs? Il le faut, car la mariée est une riche héritière. J’ai des agrafes d’or et des anneaux de diamants pour me parer; mais je ne veux dans mes cheveux qu’une simple guirlande d’églantier. »
Elle s’interrompit de nouveau. Son égarement redoublait. Un sourire affreux à voir s’arrêta sur sa bouche.
« Ce sera une belle fête! — continua-t-elle; — tout l’enfer y sera. Le flambeau des noces de Jean Sbogar doit faire pâlir le soleil dans son midi. Vois-tu d’ici les conviés? Tu les connais tous. Je n’ai invité personne. En voilà qui ont les membres à demi calcinés par le feu; des vieillards, des enfants dont les lambeaux se réveillent vivants des incendies que tu as allumés, pour prendre part à tes plaisirs... En voilà d’autres qui se lèvent dans leur linceul, et qui se glissent à la table du festin en cachant des plaies sanglantes. O mon Dieu, quels monstres ont tué cette jeune femme? Pauvre Lucile! Et de quel nom ils me saluent..... Les as-tu bien entendus?... SALUT, SALUT... Je n’oserai jamais le répéter! SALUT, disent-ils; et ils murmurent tous ensemble le mot de ralliement des maudits, le cri de joie que Satan aurait poussé s’il avait vaincu son créateur, la parole secrète que prononce une exécrable mère qui va égorger son enfant, pour se rendre sourde à ses gémissements. — SALUT A LA FIANCÉE DE JEAN SBOGAR..... »
En achevant ces mots, Antonia perdit connaissance. Cette crise fut longue et terrible: longtemps même on désespéra de sa vie. Pendant huit jours, le chef des voleurs, immobile au pied du lit sur lequel elle était couchée, attentif à tous ses mouvements, ne s’était occupé d’aucun autre soin que de la servir. Il veillait et pleurait.
Quand l’état d’Antonia fut amélioré, certain qu’elle s’était familiarisée avec son aspect, et qu’elle le voyait sans effroi, il veillait encore.
Cette assiduité la frappa.
Les réminiscences qu’elle avait du passé étaient trop confuses pour que le nom de cet homme et les souvenirs qui y étaient attachés lui inspirassent un sentiment continu d’horreur. De temps en temps seulement, son âme se révoltait contre l’idée de dépendre de lui, et sa seule approche la glaçait d’épouvante; mais, plus ordinairement, abandonnée comme un enfant, par l’absence de sa raison, au seul instinct de ses besoins, elle ne voyait plus, dans le capitaine des bandits de Duino, qu’une créature sensible et compatissante qui s’efforçait d’adoucir l’amertume de ses souffrances, et qui prévenait avec empressement ses moindres besoins. Alors elle lui adressait des paroles douces et flatteuses, qui paraissaient redoubler la douleur secrète dont il était dévoré.