OSSIAN.
Il y avait deux mois qu’Antonia vivait de cette manière parmi les brigands de Duino, sans que son état eût changé, sans qu’il eût donné d’espérance. Elle avait seulement repris quelques forces, et elle aimait à venir respirer l’air du soir à sa fenêtre sur la mer.
Un jour, aucune des personnes qui la servaient n’avait paru auprès d’elle. C’était la première fois que cela arrivait; mais elle s’en aperçut à peine. Le bruit du canon qui grondait aux environs de Duino l’occupa davantage, parce que l’émotion qu’il lui causait se répétait souvent. Désirant de voir ses compagnes, elle descendit le grand escalier, parcourut les salles et les vestibules, et trouva le château désert. Le canon se rapprochait, et chaque coup était suivi d’une rumeur semblable à celle de la tempête. Antonia remonta, ouvrit sa fenêtre et regarda la mer. Elle y remarqua un grand nombre de petits bâtiments ou de nacelles pareilles à celles des pêcheurs, qui semblaient cerner le pied de la forteresse.
Toutes ces impressions furent assez vives d’abord, mais elles s’effacèrent promptement. La nuit était tombée, l’air était serein, les flots tranquilles, le ciel peuplé de myriades d’étoiles resplendissantes, comme dans la nuit où le bateau d’Antonia avait été arrêté sur les côtes d’Istrie en sortant des lagunes. Elle prit quelque temps plaisir à le contempler.
Cependant le bruit qu’elle avait entendu s’augmentait derrière elle d’une manière menaçante. Elle crut distinguer un cliquetis d’épées, des imprécations, des gémissements, qui faisaient place, de moment en moment, à un silence de mort. Elle était trop malheureuse pour craindre, si elle avait eu l’usage de sa raison, car son sort ne paraissait pas susceptible de changer en mal; mais elle ne vit pas dans la catastrophe qui s’annonçait que le danger de souffrir, et les plaintes qui frappaient son oreille lui donnaient une idée affreuse des douleurs auxquelles elle allait être exposée.
Les galeries du château n’avaient pas été éclairées, et l’obscurité était devenue profonde. Elle s’y engagea cependant, et se glissa le long des murailles ténébreuses, en les suivant de la main. Quand elle fut au haut de l’escalier, elle écouta. Les cours étaient remplies d’hommes d’armes qui parlaient confusément.
On ne se battait plus.
La crosse des fusils résonnait seule en tombant sur les dalles du pavé.
Tout à coup elle entendit un tumulte horrible, au milieu duquel s’élevait le nom de Jean Sbogar. Un homme poursuivi s’élança dans l’escalier, et passa auprès d’elle comme l’éclair. Quelques flambeaux commençaient à luire sur les premiers degrés. Les baïonnettes se choquaient. Les marches de pierre retentissaient sous les pas des soldats. Antonia courut vers sa chambre; et, en y rentrant, il lui sembla qu’on la nommait d’une voix sourde