Le reste ne me regarde point. J'ai dit de qui était la fable: sauf quelques phrases de transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à Virgile, à Catulle, à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. Je ne lisais pas autre chose. Le défaut criant de Smarra était donc de paraître ce qu'il était réellement, une étude, un centon, un pastiche des classiques, le plus mauvais volumen de l'école d'Alexandrie échappé à l'incendie de la bibliothèque des Ptolémées. Personne ne s'en avisa.
Devineriez-vous ce qu'on fit de Smarra, de cette fiction d'Apulée, peut-être gauchement parfumée des roses d'Anacréon? Oh! livre studieux, livre méticuleux, livre d'innocence et de pudeur scolaire, livre écrit sous l'inspiration de l'antiquité la plus pure! on en fit un livre romantique! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se levèrent pas de leurs tombeaux pour les démentir! Pauvres gens!—Ce n'est pas de Schrevelius, de Scapula et d'Henri Estienne que je parle.
J'avais alors quelques amis illustres dans les lettres, qui répugnaient à m'abandonner sous le poids d'une accusation aussi capitale. Ils auraient bien fait quelques concessions, mais romantique était un peu fort. Ils avaient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils lâchèrent pied. La Thessalie sonnait plus rudement à leurs oreilles que le Scotland.»Larisse et le Pénée, où diable a-t-il pris cela?» disait ce bon Lémontey (Dieu l'ait en sa sainte garde!)—C'étaient de rudes classiques, je vous en réponds!
Ce qu'il y a de particulier et de risible dans ce jugement, c'est qu'on ne fit grâce tout au plus qu'à certaines parties du style, et c'était à ma honte la seule chose qui fût de moi dans le livre. Des conceptions fantastiques de l'esprit le plus éminent de la décadence, de l'image homérique, du tour virgilien, de ces figures de construction si laborieusement, et quelquefois si artistement calquées, il n'en fut pas question. On leur accorda d'être écrites, et c'était tout. Imaginez, je vous prie, une statue comme l'Apollon ou l'Antinous sur laquelle un méchant manœuvre a jeté en passant, pour s'en débarrasser, quelque pan de haillon, et que l'académie des Beaux-Arts trouve mauvaise, mais assez proprement drapée!...
Mon travail sur Smarra n'est donc qu'un travail verbal, l'œuvre d'un écolier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au collège, mais il ne valait pas tant de mépris; j'adressai quelques jours après à mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les renvois aux classiques, et je pense qu'il peut s'être trouvé dans sa bibliothèque. Le lendemain, M. Ponthieu, mon libraire, me fit la grâce de m'annoncer qu'il avait vendu l'édition au poids.
J'avais tellement redouté de me mesurer avec la haute puissance d'expression qui caractérise l'antiquité, que je m'étais caché sous le rôle obscur de traducteur. Les pièces qui suivaient Smarra, et que je n'ai pas cru devoir supprimer, favorisaient cette supposition, que mon séjour assez long dans des provinces esclavonnes rendait d'ailleurs vraisemblable. C'étaient d'autres études que j'avais faites, jeune encore, sur une langue primitive, ou au moins autochtone, qui a pourtant son Iliade, la belle Osmanide de Gondola, mais je ne pensais pas que cette précaution mal entendue fût précisément ce qui soulèverait contre moi, à la seule inspection du titre de mon livre, l'indignation des littérateurs de ce temps-là, hommes d'une érudition modeste et tempérée dont les sages études n'avaient jamais passé la portée du père Pomey dans l'investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l'abbé Valart dans l'analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de l'Esclavonie les prévint contre tout ce qui pouvait arriver d'une contrée de barbares. On ne savait pas encore en France, mais aujourd'hui on le sait même à l'Institut, que Raguse est le dernier temple des muses grecques et latines; que les Boscovich, les Stay, les Bernard de Zamagna, les Urbain Appendini, les Sorgo, ont brillé à son horizon comme une constellation classique, du temps même où Paris se pâmait à la prose de M. de Louvet et aux vers de M. Demoustier; et que les savants esclavons, fort réservés d'ailleurs dans leurs prétentions, se permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle des nôtres. Ce pays est le dernier, dit-on, qui ait conservé le culte d'Esculape, et on croirait qu'Apollon reconnaissant a trouvé quelque charme à exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux où l'on aimait encore le souvenir de son fils.
Un autre que moi aurait gardé pour sa péroraison la phrase que vous venez de lire et qui exciterait un murmure extrêmement flatteur à la fin d'un discours d'apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste quelque chose à dire: c'est que j'ai précisément oublié jusqu'ici la critique la plus sévère qu'ait essuyée ce malheureux Smarra. On a jugé que la fable n'en était pas claire; qu'elle ne laissait à la fin de la lecture qu'une idée vague et presque inextricable; que l'esprit narrateur, continuellement distrait par les détails les plus fugitifs, se perdait à tout propos dans des digressions sans objet; que les transitions du récit n'étaient jamais déterminées par la liaison naturelle des pensées, junctura mixturaque, mais paraissaient abandonnées au caprice de la parole comme une chance du jeu de dés; qu'il était impossible enfin d'y discerner un plan rationnel et une intention écrite.
J'ai dit que ces observations avaient été faites sous une forme qui n'était pas celle de l'éloge; on pourrait aisément s'y tromper; car c'est l'éloge que j'aurais voulu. Ces caractères sont précisément ceux du rêve; et quiconque s'est résigné à lire Smarra d'un bout à l'autre, sans s'apercevoir qu'il lisait un rêve, a pris une peine inutile.