—Je le reconnais bien là. Il est toujours aussi extraordinaire.

—Mais il n'en est pas moins capable d'accepter la beauté de ce printemps. Vois, me disait-il, aucun arbre à fleurs, soigneusement et artificiellement cultivé par des jardiniers décorateurs, n'est aussi beau que les fleurs utiles des arbres à fruits. Quelle fleur de parade, quels catalpas, quels magnolias et quels paulownias sont aussi beaux que ce vieux poirier tout enneigé de ses flocons de fleurs? Quel enseignement pour qui sait voir.

—Je le reconnais bien là: il déteste le langage figuré, mais il est passionné d'instituer des paraboles. Parfois il est extraordinairement sage, et souvent je me demande s'il n'est pas un peu fou. Croit-il toujours que l'on ne peut parler aux hommes sinon en instituant des dialogues.

—Il veut toujours instituer. Et c'est un spectacle touchant, lamentable et ridicule que celui de ce pauvre garçon qui ne sait pas bien comme il fera pour donner du pain l'année prochaine à sa femme et à ses enfants, mais qui attend comme une bête de somme que la vie ingrate lui laisse l'espace d'instituer des dialogues, des histoires, des poèmes et des drames ainsi que pouvaient le faire les auteurs des âges moins pressés.

—Il a toujours cette incapacité parfaite à sentir le ridicule?

—Toujours. Aucun homme, autant que j'en connaisse, n'est plus incapable que lui de s'apercevoir comme il est parfois ridicule.

—C'est un garçon extraordinaire. Croit-il toujours que l'on ait le droit de lancer dans la circulation un drame en trois pièces comptant un nombre incalculable d'actes bizarres, avec des indications ridicules, exigeant, tout compte fait, six ou huit heures de représentation, d'une représentation qui ne viendra jamais, exigeant, en attendant, 752—je dis sept cent cinquante-deux pages d'impression, d'ailleurs non foliotées, ce qui, vraiment, n'est pas commode, pages dont la moitié sont restées tout à fait blanches, ou à peu près, et dont la seconde moitié portent de si rares et de si singulières écritures que, vraiment, ce n'était pas la peine,—un volume, si j'ai bonne mémoire, mesurant vingt-cinq centimètres de long sur presque seize centimètres et demi de large et au moins quatre centimètres et demi d'épaisseur, mesurée au dos,—et pesant, tout sec, entends bien: pesant 1 kilo 520—un kilogramme cinq cent vingt grammes, c'est-à-dire plus d'un kilo et demi, plus de trois livres.

—Il ne désespère pas de faire un jour des livres dont le poids aille jusqu'à passer deux kilos et qui sans doute serviront à ceux qui les auront de la main de l'auteur, car personne jamais ne les achètera. Ceux qui les auront de la main de l'auteur et qui, n'ayant aucun jardin à labourer, seront forcés de faire de la gymnastique en chambre, seront heureux d'avoir à leur disposition des livres aussi lourds, qui les dispenseront d'acheter des haltères.

—Croit-il toujours qu'il faille aligner à la fin des livres les noms, tous les noms de tous les citoyens qui les ont industriellement faits, compositeurs, metteur en pages, correcteur, imprimeurs, prote et ceux que j'ignore?